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Littérature




L'écrivain et dramaturge Aziz Chouaki n'est plus

Littérature - Roman algérien - 20 Avril à 20:39

L'écrivain et dramaturge algérien Aziz Chouaki, auteur d'une trentaine de romans, recueils de poésie et de pièces de théâtre, s'est éteint mardi soir à Paris à l'âge de 67 ans suite à un arrêt cardiaque. Né an 1951 à Tizi Rached, #Aziz #Chouaki était d'abord musicien de rock pendant son cursus universitaire avant de publier son premier #roman, Baya, en 1988 qui sera adapté au théâtre en France en 1991. Après son départ en France en 1991, Aziz Chouaki commence à écrire pour le théâtre des textes comme Boudin-purée (1996), Les oranges (1997), Le père indigne (1999), Avoir 20 ans à Alger (2001) ou encore Les coloniaux (2006) présenté en lecture par Mohamed Fellag. Sa carrière de romancier reste cependant tout aussi prolifique avec des publications comme Aigle (2000), L'étoile d'Alger (2002) ou encore Arobase (2004). En 2016, le réalisateur Rachid Benhadj sort L'étoile d'Alger, une adaptation libre du roman éponyme. Plus récemment, Aziz Chouaki a signé les pièces de théâtre Europa et Nénesse, présentées en 2018. Il a également co-écrit avec Fabrice Benchaouche le scénario du film Timgad, sorti en 2017. 
Le Prix Méditerranée 2018 décerné à Kamel Daoud
Le journaliste et romancier Kamel Daoud vient de recevoir une nouvelle distinction littéraire en décrochant, vendredi, le 33ème Prix Méditerranée pour son roman ‘Zabor ou les Psaumes', paru en 2017, sous les éditions (Barzakh/Actes-Sud). Un prix qui vient s'ajouter au parcours remarquable du romancier algérien et dont le premier roman, ‘Mersault contre-enquête', Prix Goncourt 2015 du premier roman, avait été traduit dans pas moins d'une trentaine de langues. Présidé par Dominique Fernandez, de l'Académie française, le jury du Prix, composé notamment de Jean-Christophe Rufin, Amin Maalouf, Danièle Sallenave, Patrick Poivre d'Arvor et Dominique Bona, a, en effet, dévoilé vendredi, à Paris, la liste de ses lauréats 2018. Si le 33ème Prix Méditerranée est revenu à Kamel Daoud, le Prix Méditerranée étranger 2018 a été attribué à l'écrivain américain Daniel Mendelsohn pour son récit traduit en français, sous le titre ‘Une odyssée, un père, un fils, une épopée' par Clothilde Meyer et Isabelle D. Taudière (Flammarion). Une mention spéciale du jury a été attribuée à l'écrivain albanais Bashkim Shehu pour son roman traduit par Michel Aubry, sous le titre ‘Le jeu, la chute du ciel' (Editions des quatre vivants). Le Prix Méditerranée est parrainé par la ville de Perpignan, le Conseil départemental des Pyrénées-orientales, la Région Languedoc-Roussillon/Midi-Pyrénées et la Caisse d'Epargne Languedoc-Roussillon. Fondé en 1985, à Perpignan, par le Centre méditerranéen de Littérature, le Prix Méditerranée a pour ambition de valoriser l'espace culturel entre les différents pays dont la Méditerranée est le creuset, et de reconstruire le récit épique des diversités fondatrices de son identité. Porté sur les Fonts baptismaux par le grand historien de la Méditerranée, et alors membre de l'Académie française, Fernand Braudel, le Prix Méditerranée célèbre, cette année, ses 33 ans d'existence. C'est un prix majeur dans le paysage littéraire méditerranéen car, comme en témoigne son palmarès, il a su se diversifier et se décliner dans toutes les langues. 
04 Mar à 21:58
Ogre, ogresse, et sexualité
Depuis quelques mois on peut lire des réflexions stimulantes de Kamel Daoud dans un livre intitulé, d’une manière qui intrigue : Le peintre dévorant la femme. Après un moment de perplexité, on a le sentiment que l’auteur, quoique parlant de Picasso, rejoint à partir de là des traits de l’imaginaire maghrébin tout à fait constants et même bien connus. Mais il faut d’abord expliquer pourquoi Picasso, ou plus largement pourquoi ce livre.Il semble que ce soit la mode en France (et ici le mot “mode” n’a rien de péjoratif) d’inviter quelques personnalités marquantes du monde de l’art, du spectacle etc. à passer une nuit en solitaire dans un grand musée, pour livrer au public les réflexions que cette expérience inédite lui suggère. Kamel Daoud a fait partie des invités en 2017 et on va vite comprendre pourquoi le Président  national du musée, ici le Musée Picasso de  Paris, a fait ce choix —une idée intéressante et subtile, comme le prouve l’essai qui en est résulté.Le musée abritait à l’époque une exposition intitulée “Picasso 1932, année érotique” et donnait à voir, sous les pinceaux du peintre, une jeune femme appelée Marie-Thérèse Walter, que Picasso, âgé de 50 ans, avait rencontrée quelques années plus tôt alors qu’elle n’en avait que 18. Les tableaux montrés dans l’exposition sont consacrés à leur relation et uniquement à son aspect érotique. Bien qu’il ne s’agisse pas de peinture réaliste, personne ne pourrait s’y tromper !Cependant il n’est pas sûr non plus que tout le public ait été préparé à cette rencontre, car le sens des tableaux est loin d’être explicite, ils ne cherchent pas à être banalement séduisants et on est d’autant plus impressionné par ce qui s’en dégage qu’on a du mal à l’analyser. C’est d’ailleurs pourquoi l’aide d’un exégète aussi remarquable que Kamel Daoud est la très bienvenue et l’on a envie de dire bravo : si pari il y avait, le pari a été tenu.Un pari complexe, au moins double, puisqu’il s’agissait à la fois de dégager la sorte d’érotisme dont ces tableaux sont manifestement empreints, et ensuite de confronter cette conception, une fois élucidée, avec ce qu’il en est de l’érotisme dans la société qui est celle du commentateur Daoud, c’est-à-dire la société algérienne. Pas un instant, l’auteur de ce “peintre dévorant la femme” ne cherche à botter en touche, bien au contraire il aborde les sujets frontalement et se bat avec la difficulté.Ses propos étant fort brillants, on ne peut que les affadir en tentant de les résumer simplement. L’idée de dévoration indique non sans une certaine violence que l’homme, ici le peintre, veut absorber le corps de la femme dans son propre corps (ce que d’autres appellent plus timidement la “fusion érotique ”).Mais on peut aussi présenter les choses d’une manière presque inverse s’agissant  des deux corps en présence (ou de ce qu’on en voit, ou de ce qu’il en reste après une sorte de démembrement spasmodique) : c’est le corps de la femme qui absorbe en elle et dans son intériorité des fragments identifiables  du corps masculin, composant en un ensemble ce qu’est le couple érotique. De toute façon il y a dévoration c’est-à-dire absorption de l’un dans l’autre, avec une avidité qu’on pourrait dire affamée pour rester dans la même métaphore. L’important est de désigner un acte ou un état totalement physique, sans place pour les sentiments dont le domaine n’est pas du même ordre.Dévorer, ou dévoration, est un terme à peine humain, il fait plutôt penser à un appétit animal, qu’on pourrait dire monstrueux et qui fait peur. D’où la figure de l’ogre qui vient forcément à l’esprit. Kamel Daoud ne cherche pas à faire l’histoire de ce rapport entre ogre ou ogresse et sexualité car son problème est autre (opposer l’érotisme occidental  à la conception islamiste du rapport de l’homme à la femme). On sait pourtant à quel point la littérature maghrébine, orale (contes) ou écrite (romans qui pendant longtemps n’ont été que masculins) fait place à l’idée que sexualité et dévoration sont une seule et même chose, étant aussi dangereuses et menaçantes l’une que l’autre. Ou plutôt, car l’effroi qu’elles suscitent est un sentiment très mêlé, mieux vaut convoquer ici le célèbre couple fascination-répulsion pour dire ce qu’en termes encore plus simples on appelle le grand frisson. Sans doute n’y a-t-il rien de plus ancré dans le désir humain, mais recourrons pour le dire à l’un des plus grands écrivains maghrébins, le Marocain Tahar ben Jelloun.En 1973, il écrit audacieusement un petit livre inclassable, Harrouda, dont la première phrase est la suivante : “Voir un sexe fut la préoccupation de notre enfance”, et il s’avère dans le récit que ce sexe est celui d’une femme étrange, la prostituée Harrouda, mythique évidemment plutôt que réelle, inspirant aux jeunes garçons dont l’auteur fait partie autant de désir que de peur. Car elle a partie liée avec l’ogre auquel elle se donne mais dont elle boit le sang. Seuls les plus téméraires osent l’approcher  mais “parfois il arrive que certains ne réapparaissent plus (…)Tout en poussant des râles, Harrouda serre la tête des enfants entre ses cuisses. Les os craquent, se dissolvent etc.”Harrouda, cette ogresse qui incarne l’attirance irrésistible et l’épouvante de la sexualité s’appelle parfois autrement que dans le mythe marocain. On la connaît aussi sous le nom de Aïcha Kandicha, dont la séduction et la dangerosité se disent différemment dans plusieurs régions du Maghreb.Les anthropologues, ethnologues etc . savent très bien ces choses-là et pourraient nous parler de l’ogresse kabyle Teryel, comme le fait Camille Lacoste-Dujardin dans son livre sur le conte kabyle.Peur d’être violé et peur d’être dévoré ont sans doute beaucoup en commun, dans les deux cas c’est l’intégrité du corps de la victime qui est menacée—menace délicieuse peut-être et double délice, de dévorer et d’être dévoré.Qu’y a-il de pire finalement, rencontrer le loup, comme le petit Chaperon rouge qui n’en avait peut-être pas vraiment peur? Ou être de celles qui “n’ont pas vu le loup” selon l’expression populaire désignant les femmes sans expérience sexuelle ? Il est vrai que pour désigner l’acquisition de celle-ci, on disait aussi : “laisser le chat aller au fromage”. Dévoration, vous dis-je !
21 Dec 2018 à 22:37
Sila 2018: La 22e édition s’ouvre aujourd’hui avec la participation de 47 pays
La 23éme édition du Salon international du livre d’#Alger (#Sila) sera inaugurée aujourd’hui, au Palais des expositions (#Safex) à Alger, avec la participation de 47 pays dont la Chaine pays invité d’honneur.Le Sila 2018 ouvre, mardi, ses portes au public qui a rendez-vous avec une exposition regroupant un millier d'éditeurs, entre algériens et étrangers, proposant une rentrée littéraire riche en nouvelles publications, en plus d'un programme de conférences et de rencontres sur la littérature animées par des auteurs algériens parmi les plus populaires. Invité d'honneur de ce Sila la Chine prend part au 23e Sila et annonce l'exposition de plus de 10 000 ouvrages majoritairement traduits vers l'Arabe et le Français et dédiés à la culture chinoise traditionnelle, à l'apprentissage de la langue chinoise ou encore aux sciences et technologies. Plus de 40 maisons d'édition et six auteurs, dont le romancier Mo Yan" lauréat du prix Nobel de littérature, devront animer des rencontres avec le public au stand de la Chine où seront exposées pas moins de de 2500 titres en mandarin (langue officielle de la Chine).Créé en 2009 à l'occasion du 2e Festival panafricain, l'espace Esprit Panaf a choisi cette année d'axer son programme de rencontres sur l'histoire du continent à travers la littérature.En parallèle, le salon du livre accueillera, le 3 novembre, les 10e Rencontres euromaghrébines des écrivains avec la participation d'écrivains de Tunisie, du Maroc, d'Espagne, de Grèce et de Roumanie, outre les auteurs algériens. Par ailleurs, les organisateurs du 23e Sila proposent, sous le l'intitulé "Le livre ensemble", une série de débats avec des écrivains, des rencontres thématiques sur le vivre ensemble et le dialogue des civilisations, alors  que la halte dédiée à l'histoire abordera cette année le 60e anniversaire de la création du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) et les relations algéro-chinoises. En plus des rencontres prévues avec une vingtaine d'auteurs algériens et étrangers, le Sila a programmé pour le 7 novembre une journée d'études sur  les lettres amazighes, organisée par le Haut commissariat à l'Amazighité (Hca).Les visiteurs auront également l'occasion de rencontrer des écrivains parmi les plus en vue de la littérature algérienne, ainsi que des auteurs d'Afrique, d'Europe et de pays arabes.   Le 23e Sila est ouvert au public tous les jours jusqu'au 10 novembre au Palais des expositions des Pins-Maritimes (Safex).
29 Oct 2018 à 18:38
Sila : Un Nobel chinois de littérature à Alger
Invité d’honneur de cette édition, le prix Nobel 2012 de littérature animera une conférence, avant d’assister à l'hommage qui lui sera rendu par le commissariat du SalonLe prix Nobel de littérature de l’année 2012, le romancier chinois Mo Yan, est attendu au 23e Salon international du livre d’Alger (Sila), prévu du 29 octobre au 10 novembre prochains aux Palais des expositions des Pins maritimes, annonce mardi un communiqué du ministère de la CulturePrésent parmi les représentants de la Chine, invité d’honneur de cette édition, le #prix #Nobel 2012 de #littérature animera une conférence, avant d’assister à un hommage qui lui sera rendu par le commissariat du Salon, dans une cérémonie prévue à son honneur. La délégation chinoise compte plus de 150 membres entre écrivains et éditeurs, précise la même source.La participation de Mo Yan au 23e Sila s’inscrit dans le cadre du “renforcement des relations historiques” sino-algériennes qui célèbrent cette année leur 60e anniversaire, et intervient également en guise de “reconnaissance de la présence et la place qu’occupe la Culture algérienne dans le monde”, selon le communiqué.Le 23e Sila, qui mettra à l’honneur la littérature chinoise, présente avec 3.000 titres en Arabe et en Anglais, verra la participation d’un millier d’éditeurs algériens et étrangers représentant 47 pays, répartis sur 970 maisons d’éditions dont 271 algériennes.D’autres hommages à des figures de la culture algérienne, en plus des conférences et des tables rondes, sont prévus par le commissariat du 23e Sila, à l’image de Abdellah Cheriet, Said Boutadjine, Abou Kassem Saad Allah ou encore l’écrivain et archiviste, Mourad Bourboune, scénariste du film sur Larbi Ben M’hidi. Avec 300.000 titres d’ouvrages dans divers domaines notamment la littérature, l’histoire et la science, le 23e Sila accueillera, par ailleurs, 70 auteurs algériens, entre écrivains confirmés et jeunes auteurs. 
02 Oct 2018 à 22:31
Salon de la bande dessinée à Tizi Ouzou : «Tizi en bulle» revient en octobre
Cette manifestation intitulée «#Tizi #en #bulle», organisée par la direction de la culture avec la participation des éditions Z-Link et les établissements relevant du secteur, se tiendra à la maison de la culture Mouloud Mammeri et à la bibliothèque principale de lecture publique.Des dizaines de professionnels et d’amateurs du 9e art de plusieurs wilayas du pays y sont attendus. Au programme, de la BD, des conférences-débat, des expositions, des spectacles et des projections de films d’animation. Un stand sera réservé à l’histoire de la Révolution algérienne 1954-1962, vue par les bédéistes, puisque ce Salon coïncidera avec le 57e anniversaire des massacres du 17 Octobre 1961 à Paris.En outre, la direction de la culture a décidé d’organiser le concours de la meilleure conception d’affiche du Salon de la BD, apprend-on de même source. L’idée a été lancée lors de la première édition du Salon des arts graphiques tenu par la direction de la culture du 17 au 19 septembre. La date limite de dépôt des œuvres est fixée au 1er octobre. «Ce Salon vise la promotion de la culture de la bande dessinée.A Tizi Ouzou, nous n’avons pas d’activités en rapport avec la BD, alors que notre wilaya compte un potentiel important dans ce domaine de création artistique. Nous recevons beaucoup de jeunes intéressés par le dessein, la BD. Cette manifestation culturelle a été réfléchie comme embryon du Festival international de la bande dessinée d’Alger (Fibda)», nous dit la directrice de la culture.Un rendez-vous artistique appuyé par la direction de la maison de la culture de #Tizi #Ouzou, la commissaire du Fibda, Dalila Nadjam, et des sponsors, dont les éditions Z-Link. «Notre objectif est de mettre en relief tous les travaux liés à la bande dessinée qui se font au niveau de notre wilaya. Il s’agit aussi de transmettre, via cet art, des messages, des histoires et la culture de manière ludique. Un moment d’échange et de partage culturels.En plus de nos établissements culturels qui abriteront l’événement, nous marquerons une halte au niveau de certaines écoles du chef-lieu de wilaya», explique la responsable du secteur de la culture au niveau de la wilaya de Tizi Ouzou. La première édition de «Tizi Bulle», l’année dernière, a été un hommage à Saïd Zanoun, le doyen des dessinateurs algériens. Aâmi Saïd, que Dieu lui prête longue vie, est également le précurseur du théâtre radiophonique kabyle. Au compteur, des centaines de pièces dans les trois langues et des scénarios de films pour la Télévision nationale.
25 Sep 2018 à 20:49
Trois romans de Taos Amrouche réédités en Algérie
Trois #romans de #Taos #Amrouche (1913-1976), plus connue en tant qu’auteure et qu’artiste sous le nom de « Marguerite-Taos Amrouche », seront bientôt disponibles en Algérie.Les Editions Frantz Fanon ont annoncé la publication prochaine de Jacinthe noire, de L’amant imaginaire et de Solitude ma mère, parus en France, respectivement, en 1947, 1975 et 1995, aux Editions Joëlle Losfeld, appartenant actuellement aux Editions Gallimard.Dans leur édition algérienne, Jacinthe noireet L’amant imaginaire sont préfacés l’un par Yamilé Ghebalou, l’autre par Afifa Berehi, toutes deux professeures de littérature à l’université d’Alger. Solitude ma mère est, quant à lui, préfacé, par le journaliste et essayiste Ahmed Cheniki.Né à Tunis en 1913 dans une famille kabyle qui, pour être chrétienne, avait dû prendre le chemin de l’exil, Taos Amrouche est la sœur de Jean EL Mouhoub Amrouche, auteur et poète qui a milité en France pour les droits politiques des Algériens colonisés.Elle est la fille de Fadhma Aïth Mansour, une Kabyle christianisée - et épouse de Kabyle également converti au catholicisme - qui a relaté son douloureux itinéraire dans Histoire de ma vie (Editions Maspero, 1968), préfacé par Kateb Yacine et l’orientaliste français Vincent Monteil.Dans cette famille de « perpétuels exilés » (Afifa Brerhi, préface de L’amant imaginaire), le patrimoine kabyle s’est conservé comme un lumineux repère.Fadhma Aith Mansour en a transmis l’amour à Taos Amrouche, ainsi qu’à son frère Jean El Mouhoub, qui, en 1939, a publié Chants berbères de Kabylie, un recueil de contes, de poèmes et de proverbes traduits par lui vers le français.Taos Amrouche s’est fait connaître  par ses romans, largement autobiographiques. L’un de ces romans, Jacinthe noire, fait partie des tout premiers romans nord-africains de langue française.Comme l’observe Yamilé Ghebalou dans sa préface, c’est, en plus, une biographie publiée « en cette époque où si peu de femmes écrivent » et où « les puissances coloniales musèlent et étouffent les populations soumises ».Taos Amrouche s’est aussi fait connaître en tant que chanteuse qui, en quatre disques, a révélé au monde un pan du patrimoine culturel kabyle : Chants berbères de Kabylie (1967), Chants De L’Atlas (1970), Incantations, méditations et danses sacrées berbères (1974) et Chants berbères de la meule et du berceau (1975).Militant pour faire reconnaître la culture de ses ancêtres, elle a fait partie, en 1966, aux côtés de Mouloud Mammeri et de Mohamed Arkoun, des fondateurs de la première Académie berbère.Publié en 1971, Le Grain magique, un recueil de contes, de poèmes et de proverbes de Kabylie, est une autre de ses contributions au sauvetage de la mémoire culturelle kabyle menacée par l’oubli.La publication en Algérie de ces trois œuvres de Taos Amrouche, une auteure partagée, comme sa mère et son frère, entre deux univers culturels intimes mais dissemblables, est un hommage qui lui est rendu au pays natal de ses parents, où elle a eu l’occasion de faire quelques séjours sans jamais y vivre.C’est surtout une réparation posthume pour le frais accueil qui lui a été réservé à Alger, en 1969, au Festival panafricain. N’ayant pu s’y produire alors qu’elle y avait été invitée, elle avait partagé ses Chants berbères de Kabylie avec les étudiants de la résidence universitaire de Ben Aknoun.
26 Mai 2018 à 11:17
La mort, avant et après.
Il y a déjà plus d'un an, le 30 août 2016, que mourrait l'écrivain et psychanalyste d'origine algérienne, Nabile Farès. Grâce aux éditions Barzakh qui l'ont publié à titre posthume, on peut lire son dernier #roman L'étrave ou Voyages à travers l'islam, mélange de récit et de réflexions qui semblent remonter principalement à l'année 2012, à un moment où se sont déjà manifestés les problèmes cardiaques qui seront finalement cause de sa mort. Si l'on osait parler comme le psychanalyste qu'il était, on se demanderait sans doute quelle a été la cause de cette cause, et d'ailleurs dans ce livre même Nabile Farès s'interroge beaucoup sur l'origine, le commencement--parmi bien d'autres interrogations entre lesquelles ses lecteurs choisiront celles qui les concernent particulièrement. On remarque en tout cas une très grande pudeur chez cet écrivain dont les livres les plus connus, ceux qui remontent au début des années 70, se signalaient pourtant par un style péremptoire, lyrique et flamboyant. #Nabile #Farès est très discret sur cette mort qui le frôle déjà de si près et parle bien davantage d'autres morts dont la pensée le hante, milliers de morts anonymes dans les génocides ou mort du fils adoptif de l'amie qui l'accompagne dans ces années-là. On dira que de toute façon, nul ne peut parler de sa propre mort, mais seulement de son approche et de la façon dont il s'y prépare ou ne s'y prépare pas. Que l'on relise les Essais de Montaigne et l'on comprendra ce que ces mots veulent dire. C'est un fait : nul ne peut se situer au-delà de sa propre mort comme il le faudrait pour en parler. Cependant, certains écrivains s'en sont approchés davantage, ont parlé davantage de cette approche. On pense au poète d'origine algérienne lui aussi, Malek Alloula, mort à Berlin le 17 février 2015, et qui a écrit jusqu'à ses tout derniers moments, comme on peut le voir dans un recueil publié lui aussi à titre posthume, Dans tout ce blanc. Malek Alloula a trouvé ses derniers mots au plus intime de lui-même et jusqu'au moment où la mort a été pour ainsi dire physiquement présente en lui ou en face de lui. A propos de Dans tout ce blanc, on ne peut que penser à un autre livre, dans lequel le blanc désigne aussi la mort, et c'est évidemment Le blanc de l'Algérie d'Assia Djebar, un livre paru en 1995, c'est-à-dire avant la fin de la sinistre décennie à laquelle il est assez largement consacré. Assia Djebar l'a écrit dans l'émotion de ce qu'elle apprenait jour après jour dans ces années-là, où nombre de ses amis ont été victimes du terrorisme ; cependant la liste qu'elle dresse et les morts qu'elle recense commencent bien avant dans le temps, puisque si on les remet dans l'ordre chronologique, le premier serait Camus, mort le 4 janvier 1960. Et les deux derniers en suivant ce même ordre, un journaliste et une directrice de collège, ont été assassinés à la fin de l'année 1994. Au total elle nous parle de dix-neuf personnes dont elle a parfois été très proche et qu'elle a toutes connues, en sorte que malgré la diversité de ses formes de narration , le livre constitue une sorte d'élégie marquée par la souffrance et la perte . "Que sont mes amis devenus/ que j'avais de si près tenus", comme le disait déjà le poète Rutebeuf chanté par Léo Ferré. Vingt ans après la parution de ce livre, Assia Djebar à son tour disparaît, le 6 février 2015, précédant d'une dizaine de jours celui qui fut un temps son compagnon Malek Alloula. Si l'on ne regarde que les écrivains francophones, on a parfois l'impression que leurs disparitions se regroupent en certaines années particulièrement funestes, comme l'avait été par exemple l'année 1989, qui a vu disparaître Mouloud Mammeri (26 février) et Kateb Yacine (28 octobre) . Cependant, Le blanc de L'Algérie d'Assia Djebar ne s'appuie pas que sur ces coïncidences tragiques, si impressionnantes qu'elle soient. L'Algérie qu'elle a connue en tant qu'adulte est un pays qui en l'espace d'une cinquantaine d'années (1955-1995) a vu les siens massacrés par dizaines de mille, et quand on dit qu'elle "a vu", il faut comprendre ce mot le plus souvent au sens littéral : vu de ses yeux vu comme on dit en français pour insister sur le caractère concret, inoubliable et irréfutable de la réalité. Assia Djebar a elle-même frôlé la mort de très près à la suite d'un acte suicidaire commis quand elle n'avait pas encore une vingtaine d'années (1953) et qui continue à la hanter jusqu'à la fin de sa vie puisqu'elle en parle encore assez longuement dans son dernier roman, Nulle part dans la maison de mon père (2010). Revenant sur l'exemple de Nabile Farès, dont L'étrave révèle une sensibilité accrue aux génocides par la menace mortelle qui pèse sur lui, on est amené à se dire que les Algériens sont forcément marqués par les massacres intensifs que leur pays a subis pendant des décennies. Marqués comment ? Il n'y a certainement pas de réponse précise et définitive à cette question, mais elle aide à comprendre la réaction de certains contemporains que ce terrible héritage révolte et qui refusent l'enfermement dans d'effroyables souvenirs. On ne peut que leur donner raison, ô combien, en ce sens que vivre et apprendre à vivre est une tâche urgente pour les rescapés des plus sombres tragédies. Il leur faut trouver une forme d'acceptation et d'ouverture de soi dont on peut dire au moins qu'elles sont le contraire de l'enfermement. Cependant celui-ci est parfois inévitable car il fait partie des mécanismes de défense auxquels on a recours quand on n'arrive pas à combattre une réalité trop obsédante. En Algérie, même les jeunes générations sont immergées pour des raisons familiales dans le passé encore récent, dont leurs parents ont souffert cruellement. Pour eux, la voie est étroite entre le ressassement mortifère qui empêche de vivre et l'oubli, inacceptable car ce serait une sorte de négation de ce qui s'est passé. Dans ces conditions, apprendre à vivre, selon la belle formule du poète Aragon, est un exercice de la plus grande difficulté.
07 Jan 2018 à 21:42
"Les bienheureux" de Sofia Djama primé au Festival de Dubaï
Le premier long métrage de fiction de réalisatrice algérienne #Sofia #Djama, "Les bienheureux", a remporté le Prix du meilleur réalisateur au 14e festival de Dubaï, a rapporté le site de l'événement. En compétition officielle avec 17 autres longs métrages issus de six pays, le film sorti en 2017 aborde en 102 mn le quotidien des jeunes en Algérie, après les années 1990. Cette coproduction algéro-franco-belge avait reçu en septembre dernier le prix du meilleur rôle féminin aux 74e Mostra de Venise. Native d'Oran en 979, Sofia Djama a réalisé plusieurs courts métrages dont "Mollement samedi matin" (2012), un film plusieurs fois primé dans des festivals à travers le monde. Le "Muhr d'Or", la plus haute distinction de cette manifestation, est revenu au film "Wajib" du réalisatrice palestinienne Anne-Marie Jacir. Hors compétition, une projection du film "En attendant les hirondelles", dernière réalisation de Karim Moussaoui, a été programmée. Fondé en 2004, le Festival du film de Dubaï vise à renforcer la dynamique et la culture cinématographiques dans les pays arabes, et à offrir de nouvelles opportunités et de nouveaux marchés aux cinéastes de ces pays.
15 Dec 2017 à 21:13
Décès de l'écrivain Nourredine Saadi à l'âge de 73 ans
L'écrivain Nourredine Saadi est décédé ce jeudi 14 décembre 2017 à l'âge de 73 ans des suites d'un cancer à Paris (France), a-t-on appris auprès de son éditeur, les éditions Barzakh. Né en 1944 à Constantine, Nourredine Saadi était également professeur de droit. En 1994, il quitte l'Algérie pour la France et s'installe à Douai où il enseigne à l'Université d'Artois. Universitaire et écrivain, il est l'auteur de plusieurs romans, dont La Maison de lumière (Albin Michel, 2000), La Nuit des origines (barzakh, 2005) ainsi que Houria Aïchi, dame de l’Aurès (Chihab, 2013), ainsi que de nombreux textes et articles. Grand amateur de peinture, il était l'auteur du livre "Denis Martinez: peintre algérien", publié chez Casbah Editions. Nourredine Saadi était une figure reconnue du monde culturel algérien et collaborait à plusieurs revues. Il était notamment chroniqueur dans le quotidien Le Matin. Son dernier roman, "Boulevard de l'abîme", a été publié en septembre 2017 chez les éditions Berzakh.
14 Dec 2017 à 19:58




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Littérature - Mon BOUQUIN 📖 - 21 Juin 2016 à 01:21

Il s’approcha, frissonnant et le cœur battant, d’un immense immeuble donnant d’un côté sur le canal et de l’autre dans la rue X... C’était un immeuble à petits appartements, habité par toutes sortes de petites gens : tailleurs, serruriers, cuisinières, Allemands, filles, petits employés, etc... Des gens, entrant ou sortant, se faufilaient par les deux portes cochères et les deux cours de la maison. Il y avait trois ou quatre portiers. Le jeune homme fut très content de n’en rencontrer aucun et, inaperçu, il se glissa directement de l’entrée dans l’escalier de droite. C’était un escalier de service, étroit et sombre, mais il le connaissait déjà, il l’avait étudié et cette circonstance lui plaisait : dans une obscurité pareille, un regard curieux n’était pas à craindre. « Si dès maintenant j’ai peur, que sera-ce, si un jour, vraiment, j’en venais à l’exécution ?... », pensa-t-il involontairement, arrivant au troisième. Des portefaix, anciens soldats, qui sortaient d’un logement, chargés de meubles, lui barrèrent le chemin. Il savait déjà que cet Appartement était occupé par un fonctionnaire allemand et sa famille. « Cet Allemand déménage, pensa-t-il, donc au quatrième étage, dans cet escalier, et sur ce palier, il ne reste d’occupé, pour quelque temps, que l’appartement de la vieille. C’est bien... si jamais... ». Il sonna chez elle. La sonnette tinta faiblement, comme si elle était faite en fer-blanc et non en bronze. Dans les petits logements de ces immeubles-là, il y a presque toujours de telles sonnettes. Il avait déjà oublié ce timbre et, maintenant, ce son particulier lui rappela une image nette. Il frissonna. Ses nerfs étaient trop affaiblis. Peu après, la porte s’entrebâilla, retenue par une courte chaîne : la locataire l’examinait par la fente avec une méfiance visible. On ne pouvait voir que ses yeux, brillants dans l’obscurité. Mais, voyant du monde sur le palier,elle se rassura et ouvrit tout à fait. Le jeune homme, passant le seuil, pénétra dans un vestibule obscur barré d’une cloison au delà de laquelle il y avait une petite cuisine. La vieille restait plantée devant lui, muette et le regardant interrogativement. C’était une vieille minuscule, toute sèche, d’une soixantaine d’années, avec de petits yeux perçants et méchants et un nez pointu ; elle était nu-tête. Ses cheveux châtains, grisonnants, étaient pleins d’huile. Des loques de flanelle entouraient son cou interminable, pareil à une patte de poulet. Une méchante pèlerine de fourrure tout usée et jaunie lui couvrait les épaules, malgré la chaleur. La vieille toussotait et geignait. Le jeune homme dut lui jeter un regard étrange, car la méfiance réapparut tout à coup dans ses yeux. — Raskolnikov, étudiant. Je suis venu chez vous il y a un mois, se hâta de murmurer le jeune homme en s’inclinant. Il s’était rappelé qu’il lui fallait être aimable. — Je me le rappelle, petit père, je me rappelle très bien votre venue, prononça nettement la petite vieille, le regardant toujours fixement. — Et bien, voilà... Je viens encore pour la même chose, continua Raskolnikov, un peu troublé par la méfiance de la vieille. « Peut-être, après tout, est-elle toujours ainsi, mais je nel’avais pas remarqué l’autre fois », pensa-t-il, avec une sensation désagréable. La vieille se tut, pensive, puis s’effaça et, montrant la porte de la chambre : — Entrez, je vous prie, petit père. Le soleil couchant éclairait brillamment la chambre et son papier jaune, ses géraniums et ses rideaux de mousseline. « Et ce jour-là, le soleil brillera sans doute comme maintenant », pensa-t-il inopinément, jetant un regard circulaire pour retenir, dans la mesure du possible, la disposition des meubles. Mais il n’y avait là rien de spécial. Le mobilier, très vieux, de bois jaune, se composait d’un divan avec un im mense dossier bombé, d’une table ovale, d’un lavabo avec un petit miroir, de quelques chaises contre les murs et de deux ou trois chromos représentant des demoiselles allemandes avec des oiseaux dans les mains — c’était tout. Dans un coin, devant une grande icône brûlait une veilleuse. Tout était très propre ; les meubles et le parquet ci-aprés brillaient, « La main d’Elisabeth », pensa-t-il. Il n’y avait pas une poussière dans tout l’appartement. « C’est toujours chez de vieilles méchantes veuves qu’on trouve une propreté pareille », pensa encore Raskolnikov, regardant de biais le rideau de mousseline pendu devant la porte de la seconde chambre où se trouvait le lit et la commode de la vieille et où il n’avait jamais pénétré. Ces deux chambres, c’était là tout le logement. — Que désirez-vous ? dit sévèrement la petite vieille entrant dans la chambre et se campant directement devant lui pour le voir bien en face. — Voilà, je viens mettre cela en gage, dit-il. Il sortit de sa poche une vieille montre d’argent. Le boîtier était plat et portait au dos, gravé, un globe terrestre. La chaîne était en acier. — Mais, la reconnaissance précédente est déjà arrivée à échéance. Il y a déjà trois jours que le mois est échu. — Je vous paierai encore les intérêts pour un mois. Prenez patience. — Il dépend de moi seule de patienter ou de vendre votre objet sur l’heure. — Combien pour cette montre, Alona Ivanovna ? — Tu viens avec des bagatelles, petit père, elle ne vaut pas lourd. Vous avez eu deux billets pour l’anneau, l’autre jour, et on pourrait en acheter un pareil pour un rouble et demi chez un bijoutier. — Vous m’en donnerez bien quatre roubles. Je la dégagerai ; je la tiens de mon père. Je recevrai bientôt de l’argent. — Un rouble et demi et l’intérêt d’avance, puisque vous le voulez. — Un rouble et demi ! s’exclama le jeune homme. — Comme vous voulez. Et la vieille lui tendit la montre. Le jeune homme la prit et de fureur voulut s’en aller. Mais il se ravisa, se rappelant qu’il ne savait où s’adresser et qu’il y avait encore une autre raison à sa visite. — Donnez ! dit-il rudement. La vieille tâta les clés dans sa poche et passa dans l’autre chambre, derrière le rideau. Le jeune homme, resté seul au milieu de la chambre, tendit l’oreille et chercha à deviner. Il l’entendit ouvrir la commode. « Probablement le tiroir supérieur », pensa-t-il... (à suivre...)

Crime et Châtiment de Dostoievsky (Partie 4)

Littérature - Mon BOUQUIN 📖 - 23 Juin 2016 à 09:14

La vieille tâta les clés dans sa poche et passa dans l’autre chambre, derrière le rideau. Le jeune homme, resté seul au milieu de la chambre, tendit l’oreille et chercha à deviner. Il l’entendit ouvrir la commode. « Probablement le tiroir supérieur », pensa-t-il, « Elle porte les clés dans sa poche droite... Toutes ensemble, dans un anneau d’acier. Il y a là une clé plus grande que les autres, trois fois plus grande, avec un panneton dentelé ; évidemment, ce n’est pas une clé de la commode... Donc, il y a encore une cassette ou une cachettes c’est curieux. Les cassettes ont toutes des clés pareilles... En somme, quelle bassesse, tout cela ! » La vieille revint. — Voilà, petit père : A dix kopecks du rouble par mois, cela fait quinze kopecks pour un rouble et demi, par mois, d’avance. Et pour les deux autres roubles, vous me devez au même intérêt, vingt kopecks, d’avance. En tout donc, trente-cinq kopecks. Vous avezdonc pour la montre un rouble, quinze kopecks. Voici. — Comment ! Cela fait un rouble quinze maintenant ! — C’est cela. Le jeune homme ne discuta pas et prit l’argent. Il regardait la vieille et ne se hâtait pas de partir comme s’il avait encore quelque chose à dire ou à faire sans trop savoir quoi. — Un de ces jours, Alona Ivanovna, je vais peut-être vous apporter encore un objet... un bel objet... en argent.., un étui à cigarettes... dès que mon ami me l’aura rendu... Il se troubla et se tut. — Nous en reparlerons alors, petit père. — Au revoir... Et vous restez toujours seule à la maison ? Votre sœur n’est pas là ? demanda-t-il, aussi désinvolte qu’il pouvait l’être, en passant dans l’antichambre. — Qu’est-ce que vous lui voulez, à ma sœur ? — Mais rien de spécial. J’ai demandé cela comme ça... Ne croyez pas... Au revoir, Alona Ivanovna. Raskolnikov sortit, décidément décontenancé. Son trouble croissait de minute en minute. Descendant l’escalier, il s’arrêta plusieurs fois, comme frappé brusquement par quelque chose. Dans la rue, enfin, il s’exclama : « Ah ! mon Dieu ! Comme tout cela est dégoûtant ! Est-il possible, vraiment que je... non c’est faux, c’est inepte ajouta-t-il résolument. Est-il possible qu’une telle horreur me soit venue à l’esprit ? Quand même, de quelle bassesse est capable mon cœur. Et surtout, c’est sale, c’est répugnant, c’est mal, c’est mal !... Et moi, pendant tout un mois... » Mais ses gestes et ses exclamations ne purent traduire son émotion. La sensation de profond dégoût qui serrait et troublait son cœur Lors qu’il se rendait chez la vieille devint à ce point intense et précise qu’il ne savait comment échapper à cette angoisse. Il marchait sur le trottoir, comme ivre, buttant contre les passants qu’il ne voyait pas, et ne se ressaisit que dans la rue suivante. Il leva les yeux et vit qu’il se trouvait en face d’un débit. L’escalier d’entrée s’enfonçait dans le sol. Deux ivrognes le grimpaient justement. Sans plus réfléchir, Raskolnikov descendit. Il ne fréquentait guère les cabarets, mais, pour l’heure, sa tête tournait et une soif brûlante le torturait. Il eut envie de bière fraîche parce qu’il attribuait à la faim sa soudaine faiblesse. Il s’installa dans un coin sombre, à une table poisseuse, demanda de la bière et but avidement un premier verre. Il se sentit immédiatement soulagé et ses idées s’éclaircirent. « Bêtises que tout cela », dit-il avec espoir. Il n’y avait pas de quoi se troubler. Simple désarroi physique. Un quelconque verre de bière, un morceau de sucre et voilà la tête solide, l’idée claire, les intentions affermies. Ça !... Quelle médiocrité ! Mais malgré son mouvement de mépris, il avait déjà l’air gai, il semblait soulagé de quelque fardeau terrible, et il embrassa d’un coup d’œil amical les buveurs qui l’entouraient. Mais même en cette minute il pressentait confusément que cette disposition d’affabilité était elle-même morbide. Il ne restait plus que quelques clients dans le débit. En plus des deux ivrognes rencontrés dans l’escalier, était sortie une bande de cinq buveurs portant un accordéon et accompagnés d’une fille. Le calme tomba. Il y eut plus de place. Il restait un bourgeois légèrement gris. Son compagnon, gros, énorme, à la barbe poivre et sel, accoutré d’un manteau sibérien, ivre, s’était assoupi sur le banc. De temps en temps, dans un demi-réveil, il claquait des doigts en écartant les bras. Son torse sursautait sans quitter le banc. Il chantonnait vaguement, pêchant dans sa mémoire des vers dans le genre de : J’ai caressé ma femme toute l’année. J’ai ca-ressé ma fe–emme toute l’a–nné–é-e. Et tout à coup, se réveillant de nouveau : En enfilant la rue Podiatcheskaïa J’ai rencontré mon ancienne... Mais personne ne partageait son bonheur. Son silencieux compagnon considérait ces éclats avec une certaine hostilité et même avec méfiance. Il y avait encore là un client présentant l’aspect d’un fonction tionnaire retraité. Il était assis à l’écart devant sa consommation dont il buvait une gorgée de temps en temps tout en regardant autour de lui. Il avait également l’air quelque peu ivre... (Actu33)

Le roman algérien : Un espace de questionnement identitaire

Littérature - Roman algérien - 25 Mar 2016 à 14:59

Par Salah Ameziane, Centre de Recherche Textes et Francophonies (CRTF-E.A. 1392), Université de Cergy-Pontoise Résumé : Issu du basculement culturel qu’avait connu l’Algérie à la suite de la colonisation française – entre 1830 et 1962 – le roman algérien de langue française, né au tournant des années 1920, peut se lire comme un espace où se pose avec permanence la question de l’Identité – dans le sens large du terme. Soumise continuellement au questionnement, cette problématique constitue une permanence dans les créations romanesques ; la pérennité du roman francophone dans le paysage culturel algérien renseigne sur l’ancrage de cette évolution identitaire d’ordre culturel. C’est à travers le roman – comme forme culturelle et comme genre littéraire majeur importé et enraciné – que nous proposons une lecture qui accompagne le cheminement de cette thématique de l’identité qui connaît elle-même une évolution continue au rythme des évènements et des contextes. Mots-clés : #Algérie, #roman, colonialisme, identité #culturelle, #francophonie, Histoire. « Nous voulons habiter notre nom » [1] « Une #identité se vit, ne se définit pas » [2] Né dans le contexte #colonial, le roman algérien de langue française constitue dès son émergence un espace d’écriture de « soi par soi » face à la masse des écrits colonialistes. C’est dans ce sens que la question de l’identité se place au cœur de cette production romanesque, production qui représente l’exemple et l’exemplification d’une identité culturelle en évolution. Dès lors le questionnement identitaire, notamment comme motif thématique constant, est apparu. Il est resté présent dans les créations jusqu’à nos jours. Le basculement que connaît l’Algérie en ce tournant du siècle trouve [3], en partie, son origine dans une certaine crise identitaire héritée de l’Histoire. À travers la lecture qui suit, la question identitaire est posée dans une perspective #historico-culturelle et dans un cadre littéraire. Cette synthèse tenterait de remonter le temps depuis « l’impasse coloniale [4] » jusqu’à nos jours en faisant références à quelques œuvres [5] qui nous semblent représentatives et exemplatives. Sans aspirer à l’exhaustivité ni à l’approche détaillée, cette lecture se veut une vision d’ensemble [6] : nous proposons un cheminement indicatif et annoté de la présence et de la manifestation de la question de l’identité dans la création littéraire et notamment dans le roman ici retenu comme forme d’expression culturelle. Un basculement problématique et générateur L’espace géographique algérien a été une terre d’impérialisme [7] à répétition le long de ces deux mille ans derniers. De l’empire romain à l’invasion vandale et byzantine, en passant par les conquêtes arabo-musulmanes, la présence ottomane et la colonisation française, l’Algérie a connu une suite de ruptures et d’effacements identitaires. Sa nomination perpétuellement changeante en est le témoignage et l’attestation : on connaît « la perte du nom » (nomination de l’extérieur) que connait le Maghreb depuis l’ère numide jusqu’au recensement administratif colonial (français) vers 1870 [8]. Cette dernière phase coloniale nous intéresse particulièrement puisqu’elle coïncide avec la naissance du roman algérien et trouve une influence majeure et palpable encore aujourd’hui. Colonie de peuplement puis département français, l’Algérie qui voit sa naissance dans ses contours actuels [9] – administrativement et géographiquement – se trouve confrontée à la question identitaire que pose et impose le projet colonial – assimilationniste et ségrégationniste – prôné par l’administration française. Cette réalité historico-politique marquée par une volonté d’acculturation [10], se développe fortement à partir du tournant des années 1920 sous l’impulsion du travail administratif et éducatif (l’école) en extension. C’est à ce moment qu’on voit naître les premiers romans écrits par des Algériens indigènes (arabes, berbères, juifs [11]). La lecture de ces romans dits « à thèse » ou d’« assimilation [12] », renseigne sur un déchirement ou un dédoublement – voire un triplement – identitaire qui se trouve traduit dans les fictions romanesques où le parcours des personnages se mue couramment en « quête d’identité ». Ces quelques rares auteurs sont présentés comme des modèles [13] de réussite de la politique assimilationniste associée à une « mission civilisatrice » ; ils ont à ce titre bénéficié de l’appui du courant « algérianiste [14] ». Ce tournant des années 1920 et 1930 nous semble fondamental dans la mesure où l’avenir même de « l’Algérie française » se trouve posé en termes d’identité comme en témoignent les projets politiques en cette période [15]. Cette question identitaire trouve un écho manifeste dans les écrits littéraire algériens successifs si on doit inclure notamment les auteurs représentatifs de « L’École d’Alger [16] » qui se sont « démarqués » de l’algérianisme qui présentait une identité algérienne de souche principalement « latine », pour écrire une Algérie aux origines et aux identités complexes, mêlées et métissées [17]. Néanmoins, bien qu’ancrés dans le sol algérien, les écrits des auteurs de L’École d’Alger « privilégiaient » une certaine méditerranéité d’orientation « latine » et « séparée » des autres dimensions constituantes de l’algérien. Ces orientations exclusives trouvent d’ailleurs une résonance critique dans l’essai de Jean AMROUCHE, L’Eternel Jugurtha [18] où il est question de l’ancrage et du comportement identitaire de l’Algérien : Le Maghrébin moderne combine dans un même homme son hérédité africaine, l’Islam, et l’enseignement de l’Occident […]. Il prend toujours d’autrui, mimant à la perfection son langage et ses mœurs ; mais tout à coup les masques les mieux ajustés tombent, et nous voici affrontés au masque premier : le visage de Jugurtha […] dans l’île tourmentée qu’enveloppent la mer et le désert, qu’on appelle le Maghreb [19]. AMROUCHE associe la dimension géographique à la dimension historique et insiste sur l’ancrage « héréditaire » de l’identité algérienne en convoquant la figure de Jugurtha. Néanmoins, cet ancrage n’est pas fermé à l’évolution et aux acquisitions, donc à la « modernité » : l’identité est faite d’assimilation et d’effacement perpétuels à l’image de l’espace algérien travaillé par ses deux constituantes géographiques mouvantes : la mer et le désert. Ouverte et multiple, la personnalité algérienne s’avère ainsi façonnée par trois dimensions qui se « rencontrent » et s’associent : l’africanité, à savoir la berbérité ; l’arabo-islamité ancrée par la présence et l’influence de la religion musulmane portée par la langue et la pensée arabes ; et l’influence de la présence française, notamment à travers le « passage » à l’écriture – du roman – en langue française. Impulsée par un contexte colonial qui se définit essentiellement par la domination d’une identité par une autre, cette « question-quête » identitaire se trouve de la sorte convertie en entreprise de réflexion et d’écriture qui se constitue en contre-discours : l’identité de l’écriture porte le reflet de l’identité culturelle comme on pourrait pertinemment le constater à travers l’œuvre de Jean AMROUCHE située à la croisée des langues et des traditions littéraires [20]. L’accélération de l’Histoire : la nécessité d’une définition identitaire Superposées autant que concurrencées, ces dimensions travaillent l’imaginaire et dessinent les contours d’une identité algérienne ouverte et en mouvement à tous ses niveaux. Autour du tournant 1945 et conjointement à la « maturité » du mouvement national, ce questionnement a creusé un sillon générateur qui trouve une démonstration dans l’espace littéraire : il joint l’urgence de la quête [21] initiée dès les années 1920 à la nécessité d’une redéfinition et d’une projection vers l’avenir. L’intervalle des années 40 à 50 va d’ailleurs porter fortement le désir d’une expression et d’une affirmation identitaire. Un espace littéraire « proprement » algérien se dessine représenté par une génération d’auteurs fondateurs [22]. Entre souffle autobiographique et réalisme cru, ces rares auteurs (témoins) instaurent un nouveau régime de représentation de la réalité algérienne ; engagée, cette dynamique se veut affirmative du droit à la différence et revendicative d’une citoyenneté pleine et entière [23]. On le sait : le statut colonial trouve un impact direct sur l’individu. En voie d’« autonomisation », cet espace en fondation pose la question du pouvoir du langage littéraire : la maîtrise de son identité et de son Histoire passe par la capacité de les inscrire face à l’impérialisme (le colonialisme) qui est également une réalité « textuelle [24] ». L’acte d’écrire, y compris dans la langue de l’autre, se présente comme nécessité. Ce qui témoigne du même coup d’un devoir d’assumer un présent « pluriel ». On connaît d’ailleurs la situation aussi paradoxale que révélatrice de l’écrivain francophone pris dans le « drame » de « la double culture » [25] qui se mue singulièrement en création [26]. Nedjma de Kateb YACINE Pour exemplifier d’un point de vue littéraire ces observations évoquées, on peut se référer au roman de Kateb YACINE Nedjma [27] que la critique retient comme œuvre fondatrice [28]. Texte représentatif de l’émergence de la littérature maghrébine, il nous situe dans cette quête et son contexte : on constate que la démarche identitaire trouve une inscription thématique et une estampille poétique à travers le travail sur/de l’écriture elle-même. L’aspect thématique s’appuie sur deux mouvements : un premier mouvement vertical qui cherche une antériorité historique de l’identité algérienne à travers le patriarche Si Mokhtar, conteur de la mémoire de sa tribu, les Keblout (terme qui veut dire fil, filiation), et par extension de la mémoire ancienne notamment par la convocation du passé berbère (numide) de l’Est algérien ; un second mouvement horizontal qui tient compte d’une identité présente, ‘mouvante’ et en construction à travers la figure métisse du personnage Nedjma [29] qui porte plusieurs origines. Bien qu’ancrée dans une durée historique lointaine et bien que quêtant les « origines » face au « désastre » de l’effacement du « nom », cette construction thématique de l’identité actualise le présent et se veut inclusive. L’affirmation des composantes occultées ainsi restituées constitue une motivation fondamentale : elle porte un besoin de recouvrement, d’identification, de singularité, en contrepoids à la pluralité imminente. On constate que sur le plan poétique, cette dynamique identitaire trouve une manifestation poétique certaine où les multiples références et influences textuelles se confrontent, s’affrontent et se concurrencent pour former une même totalité esthétique enchevêtrée [30]. Le roman Nedjma s’impose depuis comme modèle littéraire de ce questionnement identitaire qui traverse le paysage maghrébin. Cette quête se fait dans une altérité (étrangeté) de « proximité » et de « familiarité [31] » : on sait que « l’un des succès de l’impérialisme a été de rapprocher le monde [32] » pour reprendre Edward SAÏD. À ce titre, l’Algérie coloniale était une expérience de diversité ethnique et de pluralité culturelle malgré les multiples restrictions d’ordre politiques et administratives. Il est à noter que malgré le contexte extrême consécutif à la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945), marqué par les dramatiques événements de mai 1945 à Sétif et le déclenchement de la guerre de libération en 1954, la prise de conscience identitaire s’est développée dans une optique de « dépassement » qu’on retrouve notamment à travers l’exemple (le mythe) de l’algérianité, à savoir le désir d’une citoyenneté nouvelle fondée sur l’appartenance au même sol et non sur l’origine. Il s’agit de la sorte de s’inscrire dans le pluriel, le multiple, l’intelligible [33]. Espace de réparation, de « compensation » et d’imaginaire, le roman accueille cet idéal de dépassement bien que politiquement, les événements aient pris une tournure définitive. Ce désir de dépassement continue à nourrir l’imaginaire et les créations. De ce contexte d’émergence dans les années cinquante, marqué par la rupture avec la tutelle paternaliste (coloniale) et avec une tradition « figée », le roman francophone algérien a hérité de la question identitaire. Le roman francophone : entre légitimation et pérennité Manifestement, après les excès de la période de « dépossession [34] » et de dépersonnalisation coloniales, l’accès à l’indépendance a donné lieu à des « replis » identitaires conjointement à la naissance des jeunes États pris dans l’urgence idéologique (et définitionnelle). Dans le cas algérien, la guerre (1954-1962) « a tranché par la négative [35] » causant une rupture marquée par l’expatriation des communautés juives et européennes après 1962. L’Algérie officielle opte pour l’exclusif postulat de l’arabo-islamité comme socle de l’identité nationale. Cette position politique fondée sur le « mythe » de l’authenticité et de l’unicité de la langue et de la religion, en partie héritée du jacobinisme français, exclut la diversité locale et l’apport des cultures successives qu’avait connues le sol algérien. Ces choix de définitions « mythoidéologiques » comme « clôture identitaire [36] » pour reprendre l’expression du penseur Mohamed ARKOUN, correspondent à l’entrée de la société dans une période de suspicion et de légitimation, notamment autour des langues nationales (le berbère et l’arabe parlé) et de la langue française associée au colonialisme. Cette conjoncture explique et justifie en partie la rareté des publications et le silence des écrivains majeurs [37]. Néanmoins, c’est dans ce contexte, que le roman francophone entre dans une nouvelle ère de « résistance » contre l’« officialité » des discours politiques. Les quelques rares noms venus renouveler la scène de la création romanesque, à l’image de Rachid BOUDJEDRA auteur de La Répudiation [38], ont pourtant publié des œuvres marquantes qui témoignent de l’ancrage du roman francophone dans la scène culturelle. Par cette présence après l’Indépendance, le roman – et à travers lui la langue française – résistent à la crise de « légitimation » qui a marqué ce tournant des années 60 et 70. Il consolide même son assise par cette « potentialité transgressive [39] » notamment autour des questions névralgiques : l’Histoire, la mémoire, l’identité. À la suite de la crise politique de la fin des années 1970 [40], la question identitaire revient dans l’actualité avec acuité [41]. On assiste à une reprise importante de la production romanesque qui confirme et consolide la pérennité du roman et de la langue française dans le paysage culturel algérien. Dès lors, la question de l’identité est posée dans une perspective culturelle et une dimension générationnelle qui passe constamment par l’individu et par l’Histoire passée et présente. On sait que la littérature algérienne, portée désormais par des voix dispersées, est sortie juste après l’Indépendance de la « dimension collective [42] » (et groupale) propre aux situations d’émergence. Le retour d’Assia DJEBAR à l’écriture [43] en langue française peut s’inscrire dans cette dynamique. Son œuvre se présente depuis 1980 comme une réflexion sur la naissance de l’écrivain francophone et par extension de la littérature francophone à l’expérience de l’Histoire. L’espace géographique est fortement dialogué avec les langues (graphies) en présence. À la lecture du roman d’Assia DJEBAR, L’Amour, la fantasia [44] publié en 1985, Jacques BERQUE, connaisseur du Maghreb, écrit : [Cette] flambée romanesque […] porte le lecteur bien loin du classicisme méditerranéen de Camus. Ce discours, où l’on entend les halètements d’une conscience déchirée, fait mieux que plier le français à ses véhémences. Il l’emplit d’une sorte de latinité africaine. […] Il se l’approprie, le transforme. Dirons-nous qu’il le rapatrie ? […] [45]. Trois éléments fondamentaux nous semblent inclus dans cette lecture-réflexion : le retour au berceau méditerranéen associé à la « lointaine » latinité de l’Algérie, le rapatriement-appropriation de la langue française greffée par la présence française, et la référence à Albert #CAMUS. Visiblement, la dimension méditerranéenne – dans sa portée géographique et anthropologique – revient avec évidence, notamment à travers l’exemple de la ville littorale, Césarée [46] (Cherchell et Tipaza), qui, dans le roman ci-cité porte les traces de l’Algérie berbère, phénicienne et romaine. Pour rappel, on sait que la Méditerranée a servi d’« échappatoire » à la réalité de la violence du système colonial [47] et qu’elle a servi les intérêts expansionnistes : la question de l’espace était l’enjeu majeur de l’idéologie coloniale. On sait aussi que cette dimension méditerranéenne a été séparée des autres dimensions algériennes dans les constructions imaginaires (littéraires) des algérianistes et chez les auteurs de « L’École d’Alger » notamment Albert CAMUS, le plus représentatif. Dans ce contexte de « sursaut identitaire » et après (et en opposition à) l’expérience de « clôture » et la quête d’« authenticité » prônées depuis 1962, on assiste dans les écrits à une volonté d’ouvrir l’espace algérien, à un dialogue critique avec les textes antérieurs (et extérieurs) sur l’Algérie, et à une appropriation « déconstructive » (au sens derridien) [48] du patrimoine. Ce retour de/vers une Méditerranée constitutive de l’Histoire et de l’espace #maghrébins, se fait en combinaison et en association avec les multiples dimensions successives qu’avait connues l’Histoire algérienne et avec le désert comme refuge symbolique et mémoriel. On assiste notamment à des renvois renouvelés à « l’humanisme maghrébin [49] » et au mythe andalou, des épisodes porteurs d’un certain « vœu » de cosmopolitisme. Réinvestie dans le contexte présent, la dimension arabo-musulmane se trouve soumise à un travail de déconstruction et extraite à son caractère exclusif comme on peut le constater à travers le roman de Tahar DJAOUT L’Invention du désert [50]. Ce récit se situe dans le Maghreb médiéval ; il repense, dans un dialogue historique et une « mise en miroir », la répétitive montée du dogmatisme religieux et idéologique pour se substituer au politique et à l’historique. Cette construction est à mettre en écho avec le contexte postcolonial de la rive sud de la Méditerranée marquée par « le repli identitaire » et la fixation autour de l’unique référent religieux qui se construit en projet politique. Le roman francophone se manifeste subséquemment comme un lieu de « résistance critique » par son travail d’ouverture et de réflexion qui « [donne] au Verbe ses autres dimensions autres que religieuses [51] ». Pour rappel, dans la société arabo-musulmane, la langue arabe, support de la religion, fait référence à l’essence même de Dieu et non pas à la « mère » (la langue maternelle [52], culturelle). C’est dire le caractère exclusif du référent religieux comme critère définitionnel de l’identité : la langue peut être coupée de la culture (du milieu). On sait à ce sujet, par l’expérience du terrain, que la langue arabe (classique), établie comme unique langue officielle, n’est la langue maternelle de personne en Algérie. Il est à ce niveau indispensable de rappeler que différentes langues, avec divers usages et diverses manifestations, coexistent dans la réalité algérienne depuis longtemps. Une ligne de fracture s’est toujours placée entre les langues dominantes (officielles) et les langues dominées (dialectales), entre les langues écrites et les langues orales ou parlées. L’épisode de la traduction du Coran en berbère par Ibn TOUMERT [53], revisité par DJAOUT dans le roman L’Invention du désert, nous semble significatif, fondamental. Il dressait la question du rapport de la langue (des langues) à l’autorité et à l’identité dans la construction de tout pouvoir politique. Le basculement de l’Histoire ou l’urgence du questionnement : Ces questions demeuraient actuelles et persistantes dans la société algérienne en quête d’un modèle culturel ‘incertain’ face À sa complexité multidimensionnelle héritée de l’Histoire. Face à une mondialisation accélérée (l’entrée dans l’économie de marché, la techno-science, l’évolution des valeurs, des pratiques socioculturelles...), la question de la modernité vient accentuer la question identitaire comme on peut le constater avec la montée du projet fondamentaliste [54]. C’est face à cette réalité historico-politique qui se fissure qu’Assia Djebar appelle dans Ces voix qui m’assiègent, à « la nécessité d’affronter les problèmes d’identité, d’élaborations de valeurs nouvelles par la contestation intérieure, par la revisitation critique de l’héritage de la culture religieuse, surtout par la laïcisation de la langue qui conditionne celle des pratiques sociales [55]. » Cet appel trouve un écho dans la production littéraire de ce tournant de siècle que l’on pourrait situer entre 1989 [56] et nos jours. On constate ainsi que le roman algérien, même pris dans l’urgence de son contexte de création, semble recouvrir, dans une sorte de mosaïque, l’ensemble des dimensions et des portées anthropologiques de l’espace algérien et leur impact sur la personnalité algérienne. Cela se manifeste à travers un passage perpétuel et générateur par l’Histoire dans toute sa longueur et la mémoire dans tous ses pans comme le relève Christiane Chaulet-Achour : On peut constater que, quel que soit son mode d’expression linguistique, la littérature joue sur trois références majeures que l’on trouve, peu ou prou, dans toutes les créations : la civilisation arabo-musulmane, la culture berbéro-maghrébine et l’histoire conflictuelle et interculturelle France-Algérie. [Ainsi] le roman algérien, et tous les récits nés de la terre d’Algérie, est dynamique, novateur et porteur d’une pluralité identitaire remettant en questions les définitions étroites de l’origine, de l’authenticité et de l’algériannité [57]. Cette dynamique littéraire – dans le roman en particulier – se développe donc en opposition à « l’étroitesse » des définitions identitaires « officielles » ou « idéologiques ». On pourrait qualifier sa perspective plurielle et ouverte de « visée de durée » car elle s’inscrit dans l’étendue de l’axe spatio-temporel et sert une finalité de restitution, de refondation et d’harmonisation des différents référants constitutifs de la culture et de l’identité algériennes. Car « un lieu n’est que mémoire [58] » pour reprendre Mohammed Dib qui précise par ailleurs qu’« une identité se vit [et] et ne se définit pas [59] ». De la sorte, la mémoire comme support de l’identité trouve une réactualisation dans les textes littéraires (romans). Les auteurs algériens contemporains, nés à l’écriture littéraire sous la « pression de l’Histoire » récente, continuent ce travail qui recouvre l’ensemble des référants algériens dans une visée de communication sur soi et sur le monde. On assiste, dans le paysage romanesque, à une volonté de revisitation et d’hospitalité par l’exploration du temps historique, et la convocation du passé et de ses acteurs locaux ou transitoires [60] comme en témoigne le retour de figures exilées ou expatriées dans les fictions romanesques. Trois éléments majeurs semblent dynamiser les créations contemporaines : celles-ci forgent et dessinent une identité textuelle qui se veut une traduction formelle et esthétique d’une identité réelle. Autour des langues : une graphie [61] aux multiples résonances Récurrent, le travail des langues et sur les langues [62], donne aux créations une fonction de traduction, de passage, de plurilinguisme. Le roman algérien existe en trois langues, et s’écrit en trois langues (français, arabe, berbère) qui dialoguent et se traduisent : l’œuvre romanesque et théâtrale de Aziz Chouaki offre un des principaux exemples. Sa langue littéraire combine la graphie française aux sonorités berbères et arabes dans une multitude de références intertextuelles et linguistiques locales et universelles. Ce dont il témoigne : J’écris en français, certes, l’histoire oblige, mais à bien tendre l’oreille, ce sont d’autres langues qui se parlent en moi, elles s’échangent des saveurs, se passent des programmes télé, se fendent la poire. Il y a au moins, le kabyle, l’arabe des rues et le français. Voisines de palier, ces langues font tout de suite dans l’hétérogène, l’arlequin, le créole [63]. Les langues algériennes du quotidien et des livres entrées en échange le long de ces deux derniers siècles, s’influencent mutuellement et se transforment continuellement, notamment en se francisant. C’est ce dont témoigne l’œuvre « urbaine » d’Aziz Chouaki, notamment L’Etoile d’Alger [64], roman qui renseigne par ailleurs sur l’impact d’une culture « mondialisante » portée par une médiatisation écrasante. S’inscrivant dans la proximité d’une urbanité en déploiement continu, les textes romanesques de ce tournant du siècle s’installent dans la mitoyenneté du réel ; ce déploiement se veut un nouveau régime de représentation et une quête d’une modernité signifiante. Le passage par l’Histoire ou le besoin de #contemporanéité Le passage par l’Histoire et les mémoires, factuelles ou livresques, représente une permanence dans les créations contemporaines : Anouar Benmalek offre des constructions romanesques – Ô Maria [65], Les Amants désunis [66] – qui explorent l’Histoire des Temps Modernes sur cinq siècles en mettant l’Algérie au centre de l’espace méditerranéen. La question identitaire semble fondamentale chez cet auteur, non dans une quelconque quête ou affirmation, mais dans une volonté de dépassement d’où la déconstruction répétitive des catégories préétablies : l’étrangeté, l’altérité, la différence, le rejet, l’exclusion. Issu d’une histoire de métissage, Anouar Benmalek creuse continuellement ce sillon (du métissage) comme chemin de création et de réflexion, tout en renvoyant à la réalité algérienne représentée comme expérience de mixité et de brassage des communautés. L’exploration de la figure du Morisque, comme expérience de « dépassement identitaire », dans le roman Ô Maria qui raconte l’Inquisition espagnole, offre un exemple édifiant et moderne sur les affres du repli identitaire [67]. Fondamental, cet épisode renseigne sur la circulation des populations méditerranéennes – entre l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud – depuis l’Antiquité. Et l’on sait que le Maghreb a longtemps été un espace d’accueil des Andalous expulsés d’Espagne. À coup sûr, cet événement historique a considérablement façonné l’identité culturelle du Maghreb par l’installation de nouvelles populations, et l’importation de nouvelles pratiques culturelles. On retrouve le même passage par l’Histoire coloniale et son impact dans l’œuvre de Maïssa Bey [68] et notamment dans son roman Cette fille-là [69]. Dans ce récit polyphonique, l’accent est mis sur l’impact de la présence française sur l’identité algérienne, notamment l’identité individuelle, précisément féminine, et par extension sur la filiation notamment littéraire. C’est de la volonté de « redevenir sujet » qu’est né le récit du personnage principal, Malika, une enfant née à une date symbolique le 5 juillet 1962, d’une relation de métissage entre un père algérien et une mère française, métissage ‘‘non assumé’’ à cause du conflit et de la morale : l’identité féminine se pose ainsi à deux niveaux. Lisons un extrait : Je n’ai rien derrière moi que du néant. De sombres abîmes où je me perds. Pas de branche à laquelle me raccrocher. Je suis l’héritière d’une histoire que je dois sans cesse inventer. C’est peut-être cela ma richesse. Ma seule richesse. Fille de rien. Fille de personne. Du ventre qui me porta, je n’ai gardé qu’une certitude : celle du reniement. C’est à cela seulement que je dois être fidèle [70]. Trois éléments se superposent et dialoguent à travers ce roman : l’Histoire coloniale, le passage des femmes à l’écriture, l’identité féminine et sa réinvention dans le travail de l’écriture. Malika qui se définit comme « bâtarde » doit faire sa quête pour recomposer ses deux identités en opposition. Cette réalité lui donne par conséquent l’occasion de se réinventer incessamment jusqu’à revendiquer de lointaines origines africaines. Chez Maïssa Bey, la marge, l’exception, et la déviance servent à critiquer les constructions normées, officielles. Cette quête individuelle se superpose à la quête de l’écriture, notamment dans le cadre de l’écriture maghrébine de langue française. Cette « bâtardise [71] » qu’on peut associer à de l’hybridité culturelle et référentielle devient ainsi dans la construction romanesque une occasion et une chance de renouveau. Cette veine qui repense l’identité féminine dans et par l’écriture se manifeste particulièrement dans des écrits auto-fictionnels qui exploitent un matériau autobiographique : dans la continuité d’Assia Djebar ou encore de Taos Amrouche, l’œuvre de Malika Mokeddem offre un véritable exemple [72]. Autour de l’espace ou la mémoire matérielle Le questionnement créatif de l’espace est permanent dans la création romanesque de ces dernières années. On sait que l’espace était explicitement au centre des enjeux du conflit colonial franco-algérien. D’où l’obsession de cette question dans les romans des années 1950, notamment chez Mohammed Dib, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri [73]. Présentement, l’espace fait l’objet d’une thématisation qui s’appuie sur l’inventaire du patrimoine et du passé. Plusieurs romans contemporains offrent des situations où les lieux (monuments, villes, sites…) servent de pivots à l’expérience romanesque. L’espace sert de support à la mémoire. À titre d’exemple, à travers le motif d’une bâtisse et d’un quartier algérois, le roman La Maison de lumière [74] de Noureddine Saadi, brosse l’Histoire de l’Algérie moderne, remontant de l’ère Ottomane jusqu’à « la guerre intérieure » (années 1990). Bâtie par des autochtones issus de toutes les communautés et les régions d’Algérie (Kabyles, Chaouis, Morisques, Maltais, Espagnols, Italiens…) à l’ordre du dernier Vizir ottoman, la résidence nommée Le Miroir de la mer, construite sur des vestiges phéniciens, occupe le centre de la narration. Elle voit s’installer la famille du vizir et bientôt la fin du règne ottoman, l’arrivée des premières troupes coloniales en 1830 ; réhabilitée par une famille juive, elle devient un poste de contrôle de l’armée française avant d’être rachetée par le Colonel Saint Albin qui l’offrira à sa fille Blanche, qui, expatriée en 1962, revient s’y installer dès les années 1970. À travers ce récit, l’auteur revient sur un lieu allégorique qui retrace les phases et les évènements ayant contribué à la naissance de l’Algérie contemporaine. Située au cœur de la ville d’Alger, nommée Miroir de la mer par les Ottomans, rebaptisée Miramar par les Français, elle représente un lieu de cosmopolitisme ayant vu sa naissance dans un mélange de langues qui renvoie au mythe de Babel ; elle représente un lieu de rencontre entre l’Algérie maritime et urbaine et l’Algérie profonde et rurale, du local et de l’extérieur. Symbolique, ce choix incarne un motif d’hospitalité et d’altérité où viennent s’installer les communautés méditerranéennes au rythme des grands évènements. Au final de deux siècles d’Histoire, seuls les Ouakli, la famille qui entretenait la bâtisse, demeurent sur place et assurent l’inventaire des traces et des mémoires de ce lieu symbolique comme en témoigne le dialogue de transmission entre le fils sur le chemin de l’exil et le père porteur de la mémoire de sept générations. Le narrateur qui recueille le récit du père et passe au travail de graphie conclut : « Il y a des moments où écrire dans des racines à la mémoire [75]. » On retrouve le même procédé chez Salim Bachi qui, dans son premier roman, Le chien d’Ulysse [76] prend appuie sur un lieu de mémoire allégorique qui renseigne sur la fabrication de la culture et de l’identité algériennes. Il s’agit, en l’occurrence, de Cyrtha la ville réalistico-imaginaire qui associe les traits d’Alger, de Constantine et d’Annaba, une ville qui renvoie à l’ère Numide. Sur le plan des références textuelles, on assiste à un échange continu entre Sindbad, héros de Les Milles et une nuit et Ulysse dans sa dimension hellénique, méditerranéenne et dans sa version européenne moderne, occidentale (en référence à James Joyce). Cette multitude de références mythologiques faite de « mille et un mythe », constitue en partie l’identité du texte francophone algérien. En guise de conclusion : Cette lecture a tenté de « situer » la question soulevée et sa présence dans la création littéraire algérienne. Le propos est tourné vers l’aspect culturel et sa transformation en travail poétique, symbolique, et esthétique dans les textes. Espace séparé, la littérature offre de la sorte un exemple intéressant : elle s’inscrit dans le multiple, le pluriel, l’intelligible. C’est cet élan d’ouverture et de communication porté et maintenu par le roman algérien malgré (et contre) son contexte de naissance et d’évolution (colonial et postcolonial), qui nous a particulièrement intéressés ici. Nous avons apporté une attention particulière à l’espace méditerranéen comme lieu d’échanges et de fusion : inféré dans travail romanesque, ce constituant prend une symbolique de dépassement qui « déconstruit » les catégories identitaires « excluantes ». Ainsi, au-delà de son cadre national, cette expérience littéraire algérienne nous renseigne d’une part, sur son ‘intervention compensatrice’ ou révélatrice en situations historico-politiques intéressantes, et d’autre part, sur la fonction éminente de la littérature : comprendre et rapprocher les hommes. Ancré dans le cadre méditerranéen connu pour ses enseignements identitaires sempiternellement recommencés, le cas algérien sert d’exemplification : cette expérience ainsi parcourue peut donc nous informer sur la répétitivité de l’Histoire méditerranéenne et sur son perpétuel mouvement. BIBLIOGRAPHIE ESSENTIELLE - AMROUCHE, Jean, « L’Eternel « Jugurtha », L’Arche, Paris, Éd. de Paris, 1946. - COLLECTIF, Algérie : ses langues, des lettres, ses histoires, Blida, Éd. du Tell, 2002. - DERRIDA, Jacques, Le bilinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996. - DJEBAR, Assia, Ces voix qui m’assiègent, Paris, Albin Michel, 1999. - DIB, Mohammed, L’arbre à dires, Paris, Albin Michel, 1998. - YELLES, Mourad, Les miroirs de Janus, Alger, OPU, 2003. BIBLIOGRAPHIE GENERALE - AGERON, Charles-Robert, Histoire de l’Algérie contemporaine, Paris, PUF, Coll. « Que sais-je », Rééd. 1999. - AMROUCHE, Jean, « L’Eternel » « Jugurtha », L’Arche, Éd. de Paris, 1946. - ARKOUN, Mohammed, Humanisme et Islam, Paris, Vrin, 2005 ; Alger, Barzakh, 2008. - BERQUE, Jacques, Dépossession du monde, Paris, Seuil, 1964. - CHIKHI, Beïda, Les romans d’Assia Djebar, Alger, OPU, 1990. C’est moi qui souligne. - COLLECTIF, Algérie : ses langues, des lettres, ses histoires, Blida, Éd. du Tell, 2002. - DERRIDA, Jacques, Le bilinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996. - DJEBAR, Assia, Ces voix qui m’assiègent, Paris, Albin Michel, 1999. - DIB, Mohammed, Tlemcen ou les lieux de l’écriture, Paris, Éd. Revue noire, 1994. - DIB, Mohammed, L’arbre à dires, Paris, Albin Michel, 1998. - DUGAS, Guy, La littérature judéo-maghrébine d’expression française entre Djeha et Cagayous, l’Harmattan, 1991. - SAID, Edward, Culture et impérialisme, Paris, Fayard/Le Monde Diplomatique, 2000. - STORA, Benjamin, Les guerres sans fin, Paris, Stock, 2008. - TEMIME, Emile, Un rêve méditerranéen, Arles, Acte Sud, 2002. - YELLES, Mourad, Les miroirs de Janus, Alger, OPU, 2003. [1] Jean AMROUCHE, « Le combat algérien », Poèmes algériens, Espoir et paroles, recueillis par Denise BARRAT, Paris, Seghers, 1958. [2] Mohammed DIB, L’Arbre à dires, Paris, Albin Michel, 1998, p. 72. [3] Nous faisons référence à la guerre civile qu’a connue l’Algérie entre 1992 et 2002 suite à l’émergence du terrorisme et du projet fondamentaliste. On pourrait consulter à ce sujet Benjamin STORA, La guerre invisible. Algérie, années 90, éd. Sciences po, 2001. Abderrahmane MOUSSAOUI, De la violence en Algérie. Les lois du chaos, Actes Sud/ Barzakh, 2006. [4] On pourrait considérer le tournant des années 1930 comme le tournant majeur de l’histoire de « l’Algérie française » ou de l’Algérie coloniale ; en effet, ce tournant qui voit la France fêter un siècle de présence en Algérie, correspond à la naissance du mouvement nationaliste algérien qui prendra dès lors plusieurs manifestations modernes (partis politiques, syndicalisme, associations…) qui confirment toutes l’émergence d’une prise de conscience politique au sein du peuple algérien. Cf. Charles-Robert AGERON, Histoire de l’Algérie contemporaine, PUF, [11e édition], 1999. L’historien écrit au sujet de « la naissance du nationalisme algérien » : « Le centenaire de la conquête, qui fut célébré d’humiliante manière pour les Musulmans, peut marquer la date à partir de laquelle s’amorça le détachement de l’élite algérienne. », p. 82 [5] Par souci d’illustration et par contrainte d’espace, nous avons choisi des œuvres représentatives de chaque époque. Il s’agit d’exemples que nous citerons tour à tour : Nedjma (1956) de Kateb YACINE ; L’Amour, la fantasia (1985) d’Assia DJEBAR ; L’Invention du désert (1987) de Tahar DJAOUT ; L’Etoile d’Alger(1997) et Aigle (2000) d’Aziz CHOUKI ; Les Amants désunis (1997) et Ô Maria (2006) d’Anouar BENMALEK ; La Maison de lumière (2000) de Nourredine SAADI ; Cette fille-là de Maïssa BEY ; Le Chien d’Ulysse de Salim BACHI. Nous ferons aussi référence à des écrivains majeurs. [6] Cette question a été traitée abondamment dans de nombreux travaux critiques qui se sont consacrés à des ensembles pris dans des contextes délimités et précis ou des œuvres et des auteurs majeurs pris dans leur singularité face à cette question et son traitement. Nous en tiendrons compte. Notre intérêt ici n’est pas de proposer une analyse stricte et théorique, mais de proposer une lecture exemplative de cette persistance de la question de l’identité tout au long de la tradition littéraire algérienne de langue française. [7] Le mot peut apparaître anachronique pour les époques lointaines ; nous l’employons dans une acception qui englobe différentes réalités historiques : les occupations, les invasions, les présences étrangères, le colonialisme. L’accent est mis sur l’influence de ces présences longues ou brèves. [8] C’est au milieu du XIXe que s’est confirmé l’annexion de l’Algérie comme département français. [9] Il faut rappeler que c’est en 1924 que l’Empire ottoman se dissout définitivement. Rappelant par ailleurs que le nom même d’Algérie, dérivé du nom de la ville d’Alger « Djazair », a été attribué officiellement par l’administration française en 1839, aux territoires algériens situés entre le royaume du Maroc et le Beylicat de Tunis, région sous protectorat ottoman. [10] Naget KHADDA, « Le basculement du champ culturel algérien des années cinquante. Une entrée problématique dans la modernité », Europe, « Spécial Algérie-Mohammed DIB », 2003, p. 20-42. [11] Le statut des juifs algériens diffère du reste de la population musulmane (indigène) étant donné qu’ils ont accédé à la citoyenneté française auparavant. Cf. Sarah TAYEB CARLEN, Les Juifs d’Afrique du Nord, Sépia, 2000. [12] On pourrait consulter à ce sujet, Ferenc HARDI, Le roman algérien de langue française de l’entre-deux guerres : discours, idéologie, et quête d’identité, L’Harmattan, 2005. Ce contexte pose la question de l’identité avec acuité puisque l’assimilation suppose l’acquisition autant que le passage à une autre identité (culture) différente. Romans d’adhésion à la politique d’assimilation « parrainés » par les auteurs algérianistes, ces textes sont « négligés » par l’histoire littéraire. [13] Cf. Christiane CHAULET ACHOUR, « Prémices d’une littérature. Les premiers auteurs algériens francophones (1920-1940) », Al Qantara, revue de l’Institut du Monde Arabe, n° spécial Algérie, 2003. [14] Mouvement culturel et particulièrement littéraire basé à Alger, représenté par son chef de file Robert RANDAU : ce courant défendait l’idée d’une culture algérienne de dimension latine mais affranchie de la Métropole. Ce courant a « parrainé » les premiers auteurs musulmans de langue française. [15] Cf. Charles-Robert AGERON, Histoire de l’Algérie contemporaine, op.cit. Notamment la troisième partie, « L’Algérie vivra-t-elle ? ». [16] Cette École a marqué la scène littéraire algérienne, notamment entre 1935 et 1955 ; elle était représentée par des auteurs natifs d’Algérie dont on peut citer Albert CAMUS, Jean PÈLEGRI, Emmanuel ROBLÈS… Ce courant a eu le mérite d’offrir aux écrivains algériens post-1945 une tribune éditoriale indépendante pour faire entendre une parole littéraire nouvelle et autonome. [17] Cette conception rejoint bien sûr le projet politique du Parti communiste algérien qui ouvre ses rangs aux indigènes à partir de 1936. À l’image d’Albert CAMUS, de nombreux écrivains y étaient adhérents. [18] Jean AMROUCHE, « L’Eternel Jugurtha », L’Arche, Éd. de Paris, 1946. [19] Ibid, p.58. [20] Wadi BOUZAR, « Jean AMROUCHE et le métissage culturel », Awal, « Jean AMROUCHE (1906-1962) », Paris, éd. de La Maison des Sciences de l’homme/ Mettis, n° 30, 2006, p.111-124. [21] Il est à signaler que la question identitaire était aussi au cœur du mouvement nationaliste : en témoigne ce que l’on nomme « La crise berbériste » de 1949. Les divergences portaient notamment sur l’orientation identitaire officielle à donner à l’Algérie indépendante. [22] Notamment Mohammed DIB auteur de La Grande Maison (1952), L’Incendie (1954), Le Métier à tisser (1957) ; Mouloud FERAOUN auteur de Le Fils du pauvre (1950), La Terre et le sang (1953), Les Chemins qui montent (1957) ; Mouloud MAMMERI avec La Colline oubliée (1950), Le Sommeil du juste (1952) ; Kateb YACINE avec Nedjma (1956) ; Malek HADDAD avec La Dernière impression (1958), Je t’offrirai une gazelle (1959), L’Elève et la leçon (1960), Le Quai aux fleurs ne répond plus (1961) ; Assia DJEBAR, auteur de La Soif (1957) et Les Impatients (1958). Sans être exhaustive, cette liste de noms et de romans indique les premiers pas d’une littérature algérienne autonome. [23] On peut lire à ce sujet l’article de Mouloud FERAOUN, datant de 1957, « La littérature algérienne », Revue française, 3e trimestre 1957, repris dans L’Anniversaire, Seuil, Coll. Points, 1972, p. 53-58. L’auteur de Le Fils du pauvre inscrit la dynamique littéraire des années 50 en opposition à « l’Orient de pacotille » des algérianistes et en démarcation des œuvres des auteurs représentatifs de L’École d’Alger où « en général l’autochtone est absent » ; il défend une écriture portée sur la nécessité du témoignage et de la revendication tout en préconisant un idéal « humaniste » et fraternel en opposition au statut colonial (exclusif, ségrégationniste). [24] On connaît à ce sujet l’apport des études et des analyses postcoloniales ; on pourrait lire l’article de Jean-Marc MOURA, « Postcolonialisme et comparatisme » disponible sur le site Bibliothèque comparatiste. Vox poética à l’adresse : www.vox-poetica.org [25] « […] notre histoire est bien connue. Du moins facile à imaginer : nous sommes des intellectuels issus d’un monde à part et nous possédons la culture française. Notre paradoxe – ou notre drame, comme l’on dit communément – est fort compréhensible. Attachés par toutes les fibres de notre âme à une société figée […] nous avons la claire conscience de ce qui nous manque. » écrit par M. FERAOUN au sujet des écrivains algériens. Cf. « La littérature algérienne », L’Anniversaire, op. cit., p. 57. Guy DUGAS va dans ce sens en écrivant : « Plus que toute autre, la littérature maghrébine d’écriture française est bien une armée de « cas inclassables », un peuple de chimère, de cas-limites, enfantés par la colonisation, et souvent si conscients de l’être qu’AMROUCHE, à son sujet, parlera de « monstre » et d’autre encore, de « bâtards culturels » ». Cf. La littérature judéo-maghrébine d’expression française. Entre Dhéha et Cayagous, Paris, L’Harmattan, 1990, p. 10. [26] L’œuvre de Malek HADDAD rend compte de ces déchirements de la conscience de l’écrivain algérien francophone, déchirements qui trouvent une expression créatrice dans l’espace littéraire. Ces déchirements de l’intellectuel algérien de langue et de culture française sont perceptibles encore aujourd’hui. [27] Yacine KATEB, Nedjma, Paris, Seuil, 1956. [28] L’ensemble des spécialistes des littératures maghrébines s’accordent à reconnaître la « dimension fondatrice » de ce roman. Il suffit d’ailleurs de vérifier le nombre incalculable de travaux de recherches qui lui sont consacrés jusqu’à présent. Charles BONN (dir.), Bibliographie Kateb YACINE, Etudes littéraires maghrébines, n° 11, Paris, L’Harmattan, 1997. Cet aspect explique en partie notre choix d’ordre exemplatif. [29] Nedjma est un prénom qui signifie l’étoile en langue arabe. Ce choix allégorique peut avoir plusieurs lectures. Ici, pour le service de notre lecture, nous voudrons surtout se pencher sur l’idée de l’éclatement que propose le texte par sa construction et sa symbolique (et l’idée du polygone se trouve au cœur de l’ensemble de l’œuvre katébienne). Cela s’observe aussi d’un point de vue identitaire – qui mérite approfondissement. Ce dernier aspect pourrait être mis en relation avec les observations de Pierre BOURDIEU en introduction de son essai Sociologie de l’Algérie, Paris, Puf, 1958, où cette réalité du fractionnement – au sens large – qui caractérise l’espace algérien est signalée comme trait fondamental. [30] Cf. Beïda CHIKHI, Littérature algérienne, désir d’histoire et esthétique, Paris, L’Harmattan, 1997. Plus précisément « L’Édifice métaphorique katébien ». [31] Charles BONN, « La dynamique de l’étrangeté dans l’émergence de la littérature maghrébine francophone », La production de l’étrangeté dans les littératures postcoloniales, Textes réunis par Béatrice BIJON et Yves CLAVARON, Éd. Honoré Champion, Paris, 2009. [32] Edward SAÏD, Culture et Impérialisme, Paris Fayard/Le Monde Diplomatique, 2000, p. 24. [33] À relire rétrospectivement le penseur algéro-antillais Frantz FANON, on déduit que toute son œuvre peut se lire comme un appel à de nouvelles philosophies cosmopolites, de multiculturalité et de métissage une fois évacué le statut colonial posé comme première condition ; cette évacuation exige parfois des solutions extrêmes comme le soulèvement armé avec toute la violence – justifiée ou arbitraire – qu’il entraîne. L’exemple de F. Fanon, par sa propre expérience personnelle, politique, et intellectuelle peut se lire comme exemple de dépassement qui nourrit cette expérience de l’algérianité que nous inscrivons dans le désir de la venue d’un « homme neuf ». Cf. Salah AMEZIANE, « Dans le sillage de Frantz FANON. Anouar BENMALEK ou l’assainissement du passé », Franz Fanon, figure de dépassement, Christiane CHAULET ACHOUR (dir.), éd. Encrage/CRTF, 2011, p. 87-100. [34] Voir Jacques BERQUE, Dépossession du monde, Paris, Seuil, 1964. L’auteur y expose plusieurs similitudes entres les expériences coloniales : Algérie, Québec… et notamment leur achoppement sur des situations de multiculturalisme. [35] Benjamin STORA, Les guerres sans fin, Paris, Stock, 2008. L’historien écrit à ce sujet : « La guerre a tranché par la négative. Il y a eu l’affrontement, les haines ethniques, la séparation et le départ qui ont modifié le visage de l’Algérie entre les années 1950 et les années 1970. Le système colonial puis la Guerre d’Indépendance, terrible, ont ruiné l’idée d’une société à la fois indépendante et multiethnique. Aller vers une telle société relevait d’une capacité rare et fragile. Avec la force de la guerre, la violence, la cruauté coloniale, d’autres logiques l’ont emporté », p, 87. [36] Mohammed ARKOUN, Humanisme et Islam, Paris, Vrin, 2005 ; Alger, Barzakh, 2008. Voir notamment l’introduction. [37] Kateb YACINE se consacre au théâtre, Mouloud MAMMERI à ses recherches anthropologiques, Assia DJEBAR cesse de publier entre 1967 et 1980 ; Malek HADDAD cesse définitivement d’écrire en français ; quant à Mohammed DIB, il choisit l’expatriation où il se consacre à des expériences littéraires plus ou moins coupées du référant algérien, du moins par l’espace et ce jusqu’en 1995. [38] Rachid BOUDJEDRA, La Répudiation, Paris, Denoël, 1969. [39] Il faut rappeler que la plupart des textes de langue française soumis à la publication nationale sont retardés ou interdits pour des raisons de censure d’ordre politique ou morale. Il faut noter la polémique révélatrice qui a entouré la publication de La Répudiation de Rachid BOUDJEDRA en 1969. Ce texte pose notamment la question de la confiscation de l’Histoire et de l’oppression autour de l’identité individuelle (sexuelle) confrontée au moralisme religieux et au conformisme. [40] La mort du président Houari BOUMEDIENE en 1978 a donné lieu à un conflit de succession au sein du FLN (Front de libération nationale), parti unique à la tête de l’État. [41] Notamment à travers le MCB (Le Mouvement Culturel Berbère) qui revendique les langues et les cultures minoritaires, l’ouverture du pluralisme linguistique algérien, et ce à côté de la dynamique féministe en émergence, ainsi que la montée de projets politiques d’inspiration religieuse. [42] En témoigne le propos de Mohammed DIB : « […] Pour plusieurs raisons, en tant qu’écrivain, mon souci, lors de mes premiers romans, était de fondre ma voix dans la voix collective. Cette grande voix aujourd’hui s’est tue […] il fallait témoigner pour mon pays nouveau et des réalités nouvelles. Dans la mesure où ces réalités se sont concrétisées, j’ai repris mon attitude d’écrivain qui s’intéresse à des problèmes d’ordre psychologique, romanesque ou de style […] ». Cf. Le Figaro Littéraire, du 4 au 10 juin 1964, interview recueilli par J. CHALON. Repris par Jamel-Eddine BENCHEIKH dans Ecrits politiques (1963-2000), « De la littérature algérienne d’expression française » : introduction de Diwân Algérien, de J. E. BENCHEIKH et Jacqueline LEVI-VALENSI, 1965, Biarritz, Séguier, Coll. Les Colonnes d’Hercule, 2001, p.28. [43] Il faut rappeler qu’Assia DJEBAR, à l’image de plusieurs écrivains algériens de la première heure, est entrée dans un « silence littéraire » (arrêt de publication) après 1967 pour se consacrer au cinéma ; c’est en 1980 qu’elle marque son retour à la littérature avec la publication du recueil de nouvelles Femmes d’Alger dans leur appartement, Paris, éd. Des femmes, 1980 ; rééd. Albin Michel, 2002. Les textes créent notamment un dialogue avec la tradition orientaliste particulièrement picturale chez Eugène DELACROIX. [44] Assia DJEBAR, L’Amour, la fantasia, Paris, Lattès, 1985. Portant un matériau autobiographique et historique, ce roman est de loin l’un des plus importants de la décennie 80. Toutes les critiques s’accordent à y reconnaître le chef-d’œuvre de l’auteur mais aussi un titre qui marque le renouveau de la littérature algérienne depuis 1980. [45] Jacques BERQUE, « La mémoire longue d’une romancière maghrébine », Le Nouvel Observateur, n° 1086-1985. Repris par Beïda CHIKHI, Les romans d’Assia DJEBAR, Alger, OPU, 1990, p. 125. [46] Doris RUHE, « L’écrivain dans la cité antique. Les thrènes d’Assia DJEBAR », Assia DJEBAR, Littérature et transmission, Wolfgang ASHOLT, Mireille CALLE-GRUBER, Dominique COMBE (dir), Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2010. [47] Voir l’analyse de Christiane CHAULET ACHOUR, « Albert CAMUS, l’Algérien. Tensions citoyennes, fraternités littéraires », Albert CAMUS et les écritures algériennes. Quelles traces ?, [Collectif], Édisud, 2004, p. 13-33. Mais aussi à ce sujet Emile TEMIME, Un rêve méditerranéen, Arles, Actes Sud, 2002. [48] L’exemple le plus intéressant est la figure d’Albert CAMUS. Un dialogue intertextuel avec ses œuvres traverse constamment les romans algériens. Cf. COLLECTIF, Albert CAMUS et les écritures algériennes. Quelles traces ?, Cahors, Édisud, 2004. [49] M. ARKOUN, Humanisme et Islam, op.cit. [50] Tahar DJAOUT, L’Invention du désert, Paris, Seuil, 1987. [51] Mourad YELLES, Les Miroirs de Janus, Alger, OPU, 2003, p, 23. [52] On pourrait voir à ce sujet les développements de Jacques DERRIDA dans Le Bilinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996. On pourrait aussi lire dans le même sens l’entretien de J. DERRIDA avec Aissa KHELLADI, dans la revue Algérie Littérature/Action, n° 9, 1996. [53] Berbère originaire du Maroc, Ibn TOUMERT (1075 [?] - 1130), se fit remarquer par son zèle religieux et sa morale rigoriste : chef politico-religieux, il s’autoproclama prophète. Il réalisa la traduction du Coran en langue berbère et prôna une rigueur religieuse extrême dans la finalité de fonder un Maghreb uni et unifié.

Crime et Châtiment de Dostoievsky (Partie 5)

Littérature - Mon BOUQUIN 📖 - 25 Juin 2016 à 10:10

Il était assis à l’écart devant sa consommation dont il buvait une gorgée de temps en temps tout en regardant autour de lui. Il avait également l’air quelque peu ivre. Raskolnikov évitait habituellement de se mêler à la foule et, comme il a déjà été dit, il fuyait toute société, surtout ces derniers temps. Mais maintenant il se sentait attiré par le monde. Quelque chose de nouveau se passait en lui et il avait faim de compagnie humaine. Il était si fatigué de tout ce mois d’anxiété et de sombre excitation qu’il eut envie de respirer, ne fût-ce qu’une minute, une autre atmosphère, quelle qu’elle fût, et, malgré la saleté du lieu, il s’attardait avec satisfaction dans le débit. Le patron était dans une autre pièce, mais il venait souvent dans la salle principale. Ses bottes bien cirées, aux revers rouges, se montraient tout d’abord au haut des marches qu’il descendait en pénétrant dans la salle. Il était vêtu d’une jaquette plissée et d’un gilet de satin noir, affreusement graisseux. Il ne portait pas de cravate et toute sa face luisait comme un cadenas de fer bien huilé. Derrière le comptoir se tenait un gamin d’une quinzaine d’années et un autre, plus jeune, servait les consommations. Il y avait là des cornichons hachés, des biscuits noirs et du poisson coupé en morceaux. Tout cela sentait très mauvais. L’atmosphère était insupportablement suffocante et tellement chargée de vapeurs d’alcool qu’il semblait que l’on pût s’en saouler en cinq minutes. Il y a des gens, de parfaits inconnus, qui appellent l’intérêt au premier coup d’œil, ainsi, soudainement, sans qu’aucune parole ne soit encore échangée. C’est précisément cette impression que fit sur Raskolnikov le client assis à l’écart et qui ressemblait à un fonctionnaire retraité. Plus tard, le jeune homme se souvint plusieurs fois de cettepremière impression et l’attribua même au pressentiment. Il jetait continuellement des coups d’œil au fonctionnaire parce que — entre autres raisons — celui-ci le regardait avec insistance. Il était visible que le personnage avait fort envie de lui adresser la parole. Quant aux autres, le patron y compris, le fonctionnaire semblait les considérer en habitué et même avec un certain ennui nuancé de quelque arrogance, comme des gens d’une classe sociale et d’un développement inférieurs. C’était un homme au delà de la cinquantaine, de taille moyenne, trapu, grisonnant, avec une calvitie étendue, un visage d’ivrogne, bouffi, jaune verdâtre, des paupières enflées dont la fente laissait voir des yeux minuscules, brillants, rougeâtres et vifs. Mais il y avait vraiment en lui quelque chose d’étrange ; son regard reflétait de l'enthousiasme et n’était pas dépourvu de raison ni d’intelligence, mais il y passait également des lueurs de folie. Il était habillé d’un vieux frac tout déchiré, sans boutons, à l’exception d’un seul qui tenait encore et qu’il boutonnait, visiblement soucieux des convenances. Le plastron, tout froissé et souillé, s’échappait de dessous son gilet de nankin. Il était rasé à la mode des fonctionnaires, mais sa barbe repoussait déjà, bleuâtre. Dans son allure, décidément, il y avait quelque chose du fonctionnaire posé et réfléchi. Mais il était inquiet, s’ébouriffait les cheveux, appuyait le menton sur ses mains, anxieusement, posant ses coudes troués sur la table toute poisseuse. Enfin, il regarda Raskolnikov bien en face et dit d’une voix ferme : — Oserais-je, Monsieur, vous adresser la parole ? Car, quoique vous ne payiez pas de mine, mon expérience me permet de reconnaître en votre personne un homme instruit et inaccoutumé aux boissons. Moi-même j’ai toujours respecté l’instruction, accompagnée des qualités du cœur et, en outre, je suis conseiller honoraire. Marméladov, tel est mon nom ; conseiller honoraire. Oserais-je demander si vous avez été en fonctions ? — Non, j’étudie... répondit le jeune homme quelque peu étonné de la manière pompeuse du discours et de ce qu’on lui ait adressé la parole à brûle-pourpoint. Malgré son récent et éphémère désir de société, il ressentit, au premier mot qu’on lui disait, son habituelle répulsion envers les étrangers qui voulaient ou semblaient vouloir toucher à son individualité... (à suivre...)

Crime et Châtiment de Dostoievsky (Partie 6)

Littérature - Mon BOUQUIN 📖 - 26 Juin 2016 à 09:37

Malgré son récent et éphémère désir de société, il ressentit, au premier mot qu’on lui disait, son habituelle répulsion envers les étran- gers qui voulaient ou semblaient vouloir toucher à son individualité.... — Ah, vous êtes donc étudiant, ou ex-étudiant, s’exclama le fonctionnaire. Je le pensais bien ! L’expérience, Monsieur, la vaste expérience ! Et en signe d’éloge il se touchait le front du doigt. Vous avez été étudiant ou vous avez fréquenté des cours. Mais, permettez... Il se souleva, vacilla, prit son flacon et son verre et s’assit près du jeune homme, un peu de biais. Il était gris, mais parlait avec hardiesse et éloquence, s’embrouillait quelque peu par endroits et tirait son discours en longueur. Il se précipita sur Raskolnikov avec une sorte d’avidité, comme s’il n’avait plus parlé à âme qui vive depuis tout un mois. — Monsieur, commença-t-il avec quelque emphase, pauvreté n’est pas vice. Ceci est une vérité. Je sais que l’ivrognerie n’est pas une vertu et c’est encore plus vrai. Mais la misère, Monsieur, la misère est un vice. Dans la pauvreté, vous pouvez conserver la noblesse innée de votre cœur ; dans la misère, personne n’en est jamais capable. L’on ne vous chasse même pas avec un bâton, pour votre misère, mais on vous balaie, Monsieur, avec un balai, hors de la société humaine, pour que ce soit plus humiliant. Et c’est juste, car dans la misère, je suis le premier à m’insulter moi-même. Et ensuite, boire ! Il y a un mois, Monsieur, mon épouse a été battue par M Lébéziatnikov Et ma femme n’est pas semblable à moi. Vous comprenez ? Permettez-moi de vous demander ainsi, par pure curiosité, avez-vous déjà passé la nuit sur la Neva, dans les barques à foin ? — Non, mais encore, répondit Raskolnikov. Qu’est-ce que c’est ? — Eh bien, moi, j’en viens… déjà la cinquième nuit… Il remplit son verre, but et devint pensif. Dans ses vêtements et ses cheveux, en effet, l’on pouvait voir par-ci par-là, des brins de foin. Il était très vraisemblable qu’il ne s’était ni déshabillé ni lavé depuis cinq jours déjà. Ses mains surtout étaient sales, grasses, rouges, avec des ongles noirs. Sa conversation sembla éveiller l’attention paresseuse de l’assistance. Les gamins, derrière le comptoir, commencèrent à rire. Le patron descendit, exprès sans doute, de la chambre supérieure pour « écouter l’amuseur » et s’assit à l’écart, bâillant avec paresse et importance. Marméladov était évidemment connu ici depuis longtemps et son penchant pour le discours pompeux avait été sans doute acquis par l’habitude des conversations fréquentes avec des inconnus dans les cabarets. Cette habitude se transforme en nécessité chez certains ivrognes et surtout chez ceux qui sont sévèrement tenus ou persécutés chez eux. Pour cette raison ils essaient d’obtenir de la compagnie des buveurs quelque approbation et, si possible, quelque respect. — Amuseur ! dit le patron à haute voix. Pourquoi ne travailles-tu pas ? Et votre poste, puisque vous êtes un fonctionnaire ? — Pourquoi je ne travaille pas, Monsieur ? repartit Marméladov, s’adressant exclusivement à Raskolnikov, comme si la question venait de lui. Pourquoi je ne travaille pas ? Comme si mon cœur ne saignait pas parce que je croupis dans l’inaction. N’ai-je pas souffert quand, il y a un mois, M. Lébéziatnikov a battu mon épouse, battu de ses propres mains ? Permettez, jeune homme, vous est-il déjà arrivé… hum… par exemple… de quémander de l’argent en prêt sans espoir ? — Oui… mais que voulez-vous dire… sans espoir ? — Mais ainsi, tout a fait sans espoir, sachant d’avance qu’il n’en sortira rien. Voilà, vous savez par exemple parfaitement qu’un tel, citoyen utile et bien disposé, ne vous donnera d’argent en aucun cas. Car, enfin, pourquoi en donnerait-il ? Il sait bien que je ne le rendrai pas. Par compassion ? Mais M. Lébéziatnikov, qui est au courant des idées actuelles, m’a dit tout à l’heure que lacompassion est même interdite par la science et que l’on fait déjà ainsi en Angleterre, où il y a de l’économie politique. Car, dites-moi un peu, pourquoi donnerait-il. - De l’argent ? Et voilà, sachant d’avance qu’il ne donnera rien, vous vous mettez en route et… — Pourquoi y aller alors ? dit Raskolnikov. — Et si l’on n’a plus personne chez qui aller, si l’on ne sait plus où se rendre ? Il faut bien que chacun puisse aller quelque part ! Car il arrive qu’il faille absolument aller quelque part ! Quand ma fille unique est sortie la première fois avec sa carte jaune, j’ai dû aussi aller... (car ma fille vit de la carte jaune, ajouta-t-il, regardant le jeune homme avec quelque inquiétude). Ce n’est rien, Monsieur, ce n’est rien, se hâta-t-il de déclarer, apparemment avec tranquillité, quand les deux gamins, derrière le comptoir, pouffèrent de rire et que le patron lui-même sourit. Ce n’est rien ! Ces hochements de tête ne me troublent nullement. Car il est connu que tout ce qui est secret devient manifeste, et mon sentiment est d’humilité et non de mépris. Laissons, laissons !... Voici l’Homme ! Permettez, jeune homme, pourriez-vous... Non. Pour s’exprimer avec plus de force et de relief : non pas « pourriez-vous » mais : « oseriez-vous » me dire en face, affirmativement, que je ne suis pas un cochon ? Le jeune homme ne dit mot. — Donc, continua l’orateur, après avoir posément et avec dignité attendu que les rires s’éteignissent, donc mettons que je sois un cochon, et elle, une dame. Je suis à l’image de la bête et Katerina Ivanovna, mon épouse, est une personne instruite et fille de capitaine. Mettons, mettons que je sois un cochon, qu’elle ait un cœur sublime et qu’elle soit remplie de sentiments ennoblis par l’éducation. Néanmoins... ah ! si elle avait pitié de moi ! Il faut, absolument, que chacun ait un endroit où on le prenne en pitié, n’est-ce pas, Monsieur ? Mais katerina Ivanovna, quoiqu’elle soit généreuse, est injuste. Et quoique que sache bien, lorsqu’elle m’empoigne par la tignasse, qu’elle ne le fait que par pitié.., car, je le répète sans me troubler, elle m’empoigne par la tignasse, jeune homme, insista-t-il avec une dignité redoublée, ayant entendu de nouveau des rires. Ah ! mon Dieu ! Que serait-ce si jamais, ne fût-ce qu’une fois, elle... Mais non ! non ! Tout cela est vain et pourquoi parler ? Il n’y a rien à dire ! Car ce qui a été désiré s’est accompli plus d’une fois et plus d’une fois j’ai été plaint, mais.. mais tel est mon caractère et je suis une brute congénitale. — Comment donc ! remarqua le patron en bâillant. Marméladov abattit avec décision son poing sur la table. — Tel est mon caractère ! Savez-vous, Monsieur, savez-vous que j’ai même vendu ses bas pour boire ? Pas les souliers, car c’eût été plus ou moins dans l’ordre des choses, mais les bas, ses bas ! Vendu ! Et son fichu en duvet de chèvre aussi ! (à suivre...)

Crime et Châtiment (Partie 1)

Littérature - Mon BOUQUIN 📖 - 15 Juin 2016 à 01:16

Au commencement de juillet, par un temps extrêmement chaud, un jeune homme sortit vers le soir de la mansarde qu’il sous-louait, ruelle S..., descendit dans la rue et se dirigea lentement, comme indécis, vers le pont K... Dans l’escalier, il avait heureusement évité de rencontrer sa logeuse. Son réduit se trouvait immédiatement sous le toit d’un vaste immeuble de quatre étages et ressemblait davantage à une armoire qu’à un logement. La logeuse à laquelle il louait ce réduit, avec dîner et service, occupait un appartement au palier en dessous et, chaque fois qu’il sortait, il devait nécessairement passer devant la cuisine dont la porte était presque toujours grande ouverte. Et chaque fois qu’il passait devant cette cuisine, le jeune homme éprouvait une sensation morbide et peureuse dont il avait honte et qui lui faisait plisser le nez. Il était endetté jusqu’au cou vis-à-vis de cette femme et craignait de la rencontrer. Non pas qu’il fût poltron ou timide à ce point, au contraire même ; mais depuis quelque temps, il était irritable et tendu, il frisait l’hypocondrie. Il s’était tellement concentré en lui-même et isolé de tous qu’il craignait toute rencontre (et non seulement celle de sa logeuse). Il était oppressé par sa pauvreté, mais la gêne même de sa situation avait cessé, ces derniers temps, de lui peser. Il ne s’occupait plus de sa vie matérielle ; il ne voulait plus rien en savoir. En somme, il n’avait nullement peur de sa logeuse, quelque dessein qu’elle eût contre lui ; mais s’arrêter dans l’escalier, écouter toutes sortes d’absurdités sur le train-train habituel dont il se moquait pas mal, tous ces rabâchages à propos de paiements, ces menaces, ces plaintes et avec cela biaiser, s’excuser, mentir — non ! mieux valait se glisser d’une façon ou d’une autre par l’escalier et s’esquiver sans être aperçu. Du reste, sa peur de rencontrer sa créancière le frappa lui-même, dès sa sortie dans la rue. « Vouloir tenter une telle entreprise et avoir peur d’un rien », pensa-t-il, avec un étrange sourire. « Hum... Voilà... on a tout à portée de main et on laisse tout filer sous son nez uniquement par lâcheté... ça c’est un axiome... Curieux de savoir ... de quoi les gens ont le plus peur ? D’une démarche nouvelle, d’un mot nouveau, personnel ! — Voilà ce dont ils ont le plus peur. Après tout, je bavarde trop, mais je bavarde parce que je ne fais rien. C’est ce dernier mois que j’ai appris à bavarder à force de rester couché des journées entières dans mon coin et de penser... à des vétilles. Pourquoi diable y vais-je ? Suis-je capable de cela ? Est-ce que cela est sérieux ? Pas sérieux du tout. Comme ça, une lubie, de quoi m’amuser un peu ; un jeu. En somme, oui ; c’est un jeu ! »... (à suivre)