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Crime et Châtiment de Dostoievsky (Partie 6)

Littérature - Mon BOUQUIN 📖

Malgré son récent et éphémère désir de société, il ressentit, au

premier mot qu’on lui disait, son habituelle répulsion envers les étran-

gers qui voulaient ou semblaient vouloir toucher à son individualité....

Crime et Châtiment de Dostoievsky (Partie 6)

— Ah, vous êtes donc étudiant, ou ex-étudiant, s’exclama le fonctionnaire. Je le pensais bien ! L’expérience, Monsieur, la vaste expérience ! Et en signe d’éloge il se touchait le front du doigt. Vous avez été étudiant ou vous avez fréquenté des cours. Mais, permettez...

Il se souleva, vacilla, prit son flacon et son verre et s’assit près du jeune homme, un peu de biais. Il était gris, mais parlait avec hardiesse et éloquence, s’embrouillait quelque peu par endroits et tirait son discours en longueur. Il se précipita sur Raskolnikov avec une sorte d’avidité, comme s’il n’avait plus parlé à âme qui vive depuis tout un mois.

— Monsieur, commença-t-il avec quelque emphase, pauvreté n’est pas vice. Ceci est une vérité. Je sais que l’ivrognerie n’est pas une vertu et c’est encore plus vrai. Mais la misère, Monsieur, la misère est un vice. Dans la pauvreté, vous pouvez conserver la noblesse innée de votre cœur ; dans la misère, personne n’en est jamais capable. L’on ne vous chasse même pas avec un bâton, pour votre misère, mais on vous balaie, Monsieur, avec un balai, hors de la société humaine, pour que ce soit plus humiliant. Et c’est juste, car dans la misère, je suis le premier à m’insulter moi-même. Et ensuite, boire ! Il y a un mois, Monsieur, mon épouse a été battue par M Lébéziatnikov Et ma femme n’est pas semblable à moi. Vous comprenez ? Permettez-moi de vous demander ainsi, par pure curiosité, avez-vous déjà passé la nuit sur la Neva, dans les barques à foin ?

— Non, mais encore, répondit Raskolnikov. Qu’est-ce que c’est ?

— Eh bien, moi, j’en viens… déjà la cinquième nuit…

Il remplit son verre, but et devint pensif. Dans ses vêtements et ses cheveux, en effet, l’on pouvait voir par-ci par-là, des brins de foin. Il était très vraisemblable qu’il ne s’était ni déshabillé ni lavé depuis cinq jours déjà. Ses mains surtout étaient sales, grasses, rouges, avec des ongles noirs.

Sa conversation sembla éveiller l’attention paresseuse de l’assistance. Les gamins, derrière le comptoir, commencèrent à rire.

Le patron descendit, exprès sans doute, de la chambre supérieure pour « écouter l’amuseur » et s’assit à l’écart, bâillant avec paresse et importance. Marméladov était évidemment connu ici depuis longtemps et son penchant pour le discours pompeux avait été sans doute acquis par l’habitude des conversations fréquentes avec des inconnus dans les cabarets. Cette habitude se transforme en nécessité chez certains ivrognes et surtout chez ceux qui sont sévèrement tenus ou persécutés chez eux. Pour cette raison ils essaient d’obtenir de la compagnie des buveurs quelque approbation et, si possible, quelque respect.

— Amuseur ! dit le patron à haute voix. Pourquoi ne travailles-tu pas ? Et votre poste, puisque vous êtes un fonctionnaire ?

— Pourquoi je ne travaille pas, Monsieur ? repartit Marméladov, s’adressant exclusivement à Raskolnikov, comme si la question venait de lui. Pourquoi je ne travaille pas ? Comme si mon cœur ne saignait pas parce que je croupis dans l’inaction. N’ai-je pas souffert quand, il y a un mois, M. Lébéziatnikov a battu mon épouse, battu de ses propres mains ? Permettez, jeune homme, vous est-il déjà arrivé…

hum… par exemple… de quémander de l’argent en prêt sans espoir ?

— Oui… mais que voulez-vous dire… sans espoir ?

— Mais ainsi, tout a fait sans espoir, sachant d’avance qu’il n’en sortira rien. Voilà, vous savez par exemple parfaitement qu’un tel, citoyen utile et bien disposé, ne vous donnera d’argent en aucun cas. Car, enfin, pourquoi en donnerait-il ? Il sait bien que je ne le rendrai pas. Par compassion ? Mais M. Lébéziatnikov, qui est au courant des idées actuelles, m’a dit tout à l’heure que lacompassion est même interdite par la science et que l’on fait déjà ainsi en Angleterre, où il y a de l’économie politique. Car, dites-moi un peu, pourquoi donnerait-il.

- De l’argent ? Et voilà, sachant d’avance qu’il ne donnera rien, vous vous mettez en route et…

— Pourquoi y aller alors ? dit Raskolnikov.

— Et si l’on n’a plus personne chez qui aller, si l’on ne sait plus où se rendre ? Il faut bien que chacun puisse aller quelque part ! Car il arrive qu’il faille absolument aller quelque part ! Quand ma fille unique est sortie la première fois avec sa carte jaune, j’ai dû aussi aller... (car ma fille vit de la carte jaune, ajouta-t-il, regardant le jeune homme avec quelque inquiétude). Ce n’est rien, Monsieur, ce n’est rien, se hâta-t-il de déclarer, apparemment avec tranquillité, quand les deux gamins, derrière le comptoir, pouffèrent de rire et que le patron lui-même sourit. Ce n’est rien ! Ces hochements de tête ne me troublent nullement. Car il est connu que tout ce qui est secret devient manifeste, et mon sentiment est d’humilité et non de mépris. Laissons, laissons !... Voici l’Homme ! Permettez, jeune homme, pourriez-vous... Non. Pour s’exprimer avec plus de force et de relief : non pas « pourriez-vous » mais : « oseriez-vous » me dire en face, affirmativement, que je ne suis pas un cochon ?

Le jeune homme ne dit mot.

— Donc, continua l’orateur, après avoir posément et avec dignité attendu que les rires s’éteignissent, donc mettons que je sois un cochon, et elle, une dame. Je suis à l’image de la bête et Katerina Ivanovna, mon épouse, est une personne instruite et fille de capitaine.

Mettons, mettons que je sois un cochon, qu’elle ait un cœur sublime et qu’elle soit remplie de sentiments ennoblis par l’éducation. Néanmoins... ah ! si elle avait pitié de moi ! Il faut, absolument, que chacun ait un endroit où on le prenne en pitié, n’est-ce pas, Monsieur ? Mais katerina Ivanovna, quoiqu’elle soit généreuse, est injuste. Et quoique que sache bien, lorsqu’elle m’empoigne par la tignasse, qu’elle ne le fait que par pitié.., car, je le répète sans me troubler, elle m’empoigne par la tignasse, jeune homme, insista-t-il avec une dignité redoublée, ayant entendu de nouveau des rires. Ah ! mon Dieu ! Que serait-ce si jamais, ne fût-ce qu’une fois, elle... Mais non ! non ! Tout cela est vain et pourquoi parler ? Il n’y a rien à dire ! Car ce qui a été désiré s’est accompli plus d’une fois et plus d’une fois j’ai été plaint, mais.. mais tel est mon caractère et je suis une brute congénitale.

— Comment donc ! remarqua le patron en bâillant.

Marméladov abattit avec décision son poing sur la table.

— Tel est mon caractère ! Savez-vous, Monsieur, savez-vous que j’ai même vendu ses bas pour boire ? Pas les souliers, car c’eût été plus ou moins dans l’ordre des choses, mais les bas, ses bas ! Vendu !

Et son fichu en duvet de chèvre aussi !

(à suivre...)


Auteur

Nordine.B

Propriétaire du site www.actu-algerie.com

26 Juin 2016 à 09:37

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Dans le dossier Mon BOUQUIN 📖
Crime et Châtiment (partie 9)
Marméladov s’arrêta à nouveau, en proie à une forte émotion. A ce moment, entra toute une bande d’ivrognes déjà passablement ivres. Près de l’entrée résonnèrent les sons d’un orgue de barbarie et une grêle voix d’enfant de sept ans chanta « Houtorok ». La salle devint bruyante. Le patron et les garçons s’occupèrent des nouveaux venus. Sans leur accorder la moindre attention, Marméladov continua son récit. Il avait déjà l’air fort affaibli mais plus il se grisait, plus il devenait loquace. Il sembla s’animer au souvenir de son récent succès, et sa figure rayonna. Raskolnikov écoutait avec attention. — Cela, Monsieur, cela s’est passé il y a cinq semaines. Oui... Dès qu’elles ont appris la nouvelle, Katerina Ivanovna et Sonètchka, mon Dieu, ce fut comme si les portes du ciel s’étaient ouvertes pour moi. Il m’arrivait naguère de rester couché comme une brute et ce n’étaient que querelles ! Et maintenant, elles marchent sur la pointe des pieds, elles font taire les enfants : « Sémione Zacharovitch s’est fatigué à son bureau. Chut... Il se repose !... Elles me donnent du café avant mon départ, elles me font bouillir de la crème de lait ! Elles ont commencé à me procurer de la vraie crème de lait, vous entendez Comment ont-elles réussi à réunir onze roubles cinquante kopecks pour un uniforme convenable, ça, je ne le comprends pas ! Des bottes, de magnifiques jabots de calicot, un uniforme et tout ça pour onze roubles cinquante kopecks, ça vous avait de l’allure ! Je reviens le premier jour du bu-reau et qu’est-ce que je vois ! Katerina Ivanovna avait préparé un vrai dîner : un potage et du lard au raifort, ce dont nous n’avions eu jusqu’ici aucune idée. En fait de robes, elle n’avait rien... mais rien dutout et la voilà habillée, et pas n’importe comment, comme si l’on attendait du monde ; de rien, elle sait faire tout : elle se coiffe, un petit col blanc, des manchettes, et voilà une tout autre personne, rajeunie et embellie. Sonètchka, ma petite colombe, n’y a aidé qu’avec de l’argent, car moi-même, dit-elle, pour l’instant, il n’est pas convenable que je vienne chez vous ; sinon, peut-être, à la tombée du jour, pour que personne ne me voie. Vous entendez ? Vous entendez ! Un jour je reviens faire un somme, après-dîner, eh bien, le croyez-vous, elle n’a pas su résister, Katerina Ivanovna : l’autre semaine elle s’était encore disputée à fond avec Amalia Fedorovna et maintenant la voilà qui l'invite à goûter ! Deux heures elles sont restées à chuchoter. « Maintenant Sémione Zacharovitch a une place au bureau et reçoit un traitement ; il alla de lui-même voir Son Excellence et Son Excellence sortit elle-même et elle ordonna à tout le monde d’attendre et elle prit Sémione Zacharovitch par le bras pour le faire entrer dans son cabinet. » Vous entendez, vous entendez ? « Sémione Zacharovitch, je me souviens évidemment de vos mérites, dit Son Excellence, quoique vous suiviez votre penchant irréfléchi, mais puisque vous me promettez et qu’en outre tout va mal ici sans vous (vous entendez, vous entendez !), je fais confiance, dit-il, à votre parole d’honneur. » Tout ça, évidemment, elle l’a tout simplement inventé, non par légèreté ni par fanfaronnade. Non ! Elle y croit elle-même, elle se divertit de ses propres chimères, je vous le jure ! Et je ne la blâme pas ; non, je ne la blâme pas !» Quand, il y a six jours, j’ai rapporté en totalité mon premier traitement — vingt-trois roubles, quarante kopecks, elle m’appela son loup chéri : « Tu es mon petit loup chéri ». Et nous étions seuls, vous comprenez ? suis-je donc beau garçon, dites-moi un peu et qu’est-ce que je représente comme mari ? Eh bien, il lui a fallu me pincer la joue : « Mon petit loup chéri ». Marméladov s’arrêta, voulut sourire mais tout à coup son menton se mit à trembler. Il put cependant se retenir. Ce cabaret, Marméladov avec son aspect débraillé, ses cinq nuits passées dans les barque à foin, sa bouteille et en même temps son amour morbide pour sa femme et sa famille déroutaient son auditeur. Raskolnikov écoutait avec attention, mais avec une sensation maladive. Il regrettait d’être resté ici. — Monsieur, Monsieur ! s’exclama Marméladov en se remettant. Oh ! Monsieur, pour vous peut-être comme pour les autres, tout cela n’est qu’un amusement et, sans doute, je vous ennuie par le stupide récit de ces misérables détails de ma vie privée ? Mais pour moi, ce n’est pas un amusement ! Car je suis capable d’éprouver tous ces sentiments... Et durant toute cette céleste journée, de ma vie et durant cette soirée, je me suis laissé bercé par mon imagination ailée : comment j’allais arranger tout cela, comment j’habillerais les gosses, comment ma femme serait tranquille et comment je sauverais mon unique fille de son déshonneur et la ferais rentrer au sein de sa famille... et beaucoup, beaucoup d’autres choses encore... C’était excusable, Monsieur. Eh bien !lMonsieur (Marméladov frissonna, leva la tête et regarda son auditeur les yeux dans les yeux) eh bien ! le lendemain même, après tous ces rêves (donc il y a de cela cinq jours), vers le soir, par une fraude maligne, comme un larron dans la nuit, j’ai ravi à Katerina Ivanovna les clés de son coffre, j’ai pris ce qui restait du traitement — je ne sais plus combien et voilà, regardez-moi ! Tous ! Depuis cinq jours je n’ai plus remis les pieds chez moi, tout le monde me cherche, c’en est fini avec le bureau, et mon uniforme, en échange duquel j’ai reçu ces vêtements, est resté dans le café, près du Pont d’Egypte... Et tout est fini. Marméladov se cogna le front du poing, serra les dents, ferma les yeux et s’appuya lourdement du coude sur la table. Mais une minute plus tard, son expression changea brusquement. Il regarda Raskolnikov avec une sorte de ruse d’emprunt et une effronterie artificielle, se mit à rire et dit : — Et aujourd’hui, voilà, j’ai été chez Sonia demander de l’argent pour boire. Ah ! Ah ! Ah ! — C’est ce qu’elle a donné ? 1, cria quelqu’un du côté des nouveaux venus en s’esclaffant... (à suivre)
22 Juil 2016 à 23:24
Crime et Châtiment de Dostoievsky (Partie 8)
Elle dit : « Est-ce que vraiment, Katerina Ivanovna, vraiment je dois me résoudre à cela ? » Mais déjà Daria Franzevna, une femme mal intentionnée et bien connue de la police, s’était par trois fois in- formée auprès de la logeuse. « Eh bien quoi, répond Katerina Ivanov- na en raillant, garder quoi ? En voilà un trésor ! » — Mais n’accusez pas, n’accusez pas, Monsieur, n’accusez pas ! Cela n’a pas été dit de sang-froid, mais à cause de l’agitation, de la maladie, des sanglots des enfants affamés. Et puis cela a été dit dans le but d’insulter et non pas littéralement... Car tel est le caractère de Katerina Ivanovna et quand les gosses commencent à hurler, même de faim, elle cogne tout de suite. Et je vis, vers six heures, Sonètchka qui se lève, met son foulard, son petit manteau, s’en va et revient vers neuf heures. Elle revint, alla droit à Katerina Ivanovna et déposa, sans dire un mot, trente roubles d’argent sur la table devant elle. Elle ne dit pas un mot, ne jeta pas un regard : elle prit seulement notre grand châle vert (nous avons comme ça un châle commun en drap-des-dames), elle s’en couvrit la tête et le visage et se coucha sur le lit, la figure tournée vers le mur ; ses épaules et tout son corps frissonnaient. Et moi, je restais couché comme tantôt dans le même état. Et j’ai vu alors, jeune homme, j’ai vu qu’ensuite Katerina Ivanovna s’approcha, sans dire mot non plus, du lit de Sonètchka et y resta agenouillée toute la soirée en embrassant ses pieds sans jamais se lever et, plus tard, elles s’endormirent ainsi, ensemble, enlacées... ensemble... ensemble... oui... et moi, j’étais couché... ivre. Marméladov se tut. On eût dit que sa voix s’était brisée. Puis, tout à coup, il se versa hâtivement à boire, but et se racla le gosier. — Depuis lors, Monsieur, continua-t-il, après un silence, depuis lors, à cause d’un incident défavorable et des dénonciations de personnes mal intentionnées — ce à quoi a spécialement aidé Daria Franzevna, parce que, paraît-il, on lui aurait manqué du respect convenable — depuis lors ma fille Sophia Sémionovna fut obligée de prendre une carte jaune et par conséquent ne put plus rester avec nous. Car ni la logeuse, Amalia Fedorovna (elle qui avait aidé Daria Franzevna), ni M. Lébéziatnikov n’en voulaient plus... hum... C’est précisément à cause de Sonia qu’il a eu cette histoire avec Katerina Ivanovna. Auparavant il poursuivait lui-même Sonètchka de ses assiduités et maintenant il fait montre d’amour-propre. « Comment, moi un homme éclairé, vivre dans le même logement qu’une telle femme ! » Katerina Ivanovna ne le laissa pas dire et défendit Sonia...et alors c’est arrivé. Depuis, Sonètchka ne vient nous voir qu’à la tombée du jour et elle soulage Katerina Ivanovna et donne quelque argent, selon ses moyens... Elle vit dans l’appartement du tailleur Kapernaoumov, elle y sous-loue un logement ; Kapernaoumov est boiteux et bègue et toute son immense famille est bègue. Et sa femme est bègue... Ils vivent tous dans une chambre, mais Sonia a une chambre séparée, avec une cloison. Hum... oui... des gens des plus pauvres et bègues, oui... Et alors, je me suis levé ce matin-là, j’ai revêtu mes guenilles, j’ai levé mes bras au ciel et je suis allé voir Son Excellence Ivan Alphanasievitch. Vous connaissez Son Excellence Ivan Alphanasievitch ? Non ? Eh bien ! vous ne connaissez pas un homme de Dieu ! C’est de la cire... de la cire devant la face du Seigneur ; il fond comme de la cire ! Il a même laissé tomber une larme lorsqu’il eut bien voulu tout écouter. « Eh bien, Marméladov », dit-il, « une fois déjà tu as trompé mon attente. Je te reprends sur ma propre responsabilité — c’est ce qu’il a dit — souviens-toi donc. Tu peux aller. » J’ai baisé la poussière de ses pieds, en pensée, car il ne m’aurait pas permis de le faire effectivement, étant un dignitaire aux convictions nouvelles d’homme d’Etat cultivé. Je rentrai chez moi et quand je déclarai que j’avais une place et que je recevrais un traitement, mon Dieu, que s’est-il passé alors ! Marméladov s’arrêta à nouveau, en proie à une forte émotion. A ce moment, entra toute une bande d’ivrognes déjà passablement ivres. Près de l’entrée résonnèrent les sons d’un orgue de barbarie et une grêle voix d’enfant de sept ans chanta « Houtorok ». La salle devint bruyante. Le patron et les garçons s’occupèrent des nouveaux venus. Sans leur accorder la moindre attention, Marméladov continua son récit. Il avait déjà l’air fort affaibli mais plus il se grisait, plus il devenait loquace. Il sembla s’animer au souvenir de son récent succès, et sa figure rayonna. Raskolnikov écoutait avec attention... (à suivre...)
01 Juil 2016 à 11:14
Crime et Châtiment de Dostoievsky (Partie 7)
— Tel est mon caractère ! Savez-vous, Monsieur, savez-vous que j’ai même vendu ses bas pour boire ? Pas les souliers, car c’eût été plus ou moins dans l’ordre des choses, mais les bas, ses bas ! Vendu ! Et son fichu en duvet de chèvre aussi ! Un fichu qu’elle avait reçu encore avant, qui lui appartient à elle, et pas à moi. Et elle s’est mise à tousser cet hiver, déjà avec du sang. Nous avons trois petits enfants et Katerina Ivanovna travaille du matin au soir à brosser, à récurer et à laver les enfants, car elle s’est habituée à la propreté dès son jeune âge. Elle a une poitrine faible et elle est prédisposée à la phtisie, je le sais bien. Comme si je ne le sentais pas ! Et plus je bois, plus je le sens. Et même, je bois afin de trouver le chagrin dans le breuvage. Je bois, car je veux souffrir doublement ! Avec une sorte de désespoir, il posa la tête sur la table. — Jeune homme, continua-t-il, se redressant, je crois lire un chagrin sur votre visage. Je l’ai lu dès que vous êtes entré et c’est pour cela que je me suis tout de suite adressé à vous. Car en vous communiquant l’histoire de ma vie, je ne veux nullement m’exhiber au pilori, devant ces oisifs, desquels, du reste, je suis connu, mais c’est que je cherche un homme sensible et instruit. Sachez donc que mon épouse a été élevée dans un institut départemental pour jeunes filles nobles et que, à sa sortie, lors de la distribution des prix, elle a dansé, avec le châle, devant le gouverneur et d’autres personnages et qu’elle a reçu une médaille d’or et un bulletin élogieux pour cela. Une médaille… la médaille, on l’a vendue... il y a déjà longtemps... hum... le bulletin élogieux se trouve dans son coffre et, dernièrement, elle l’a encore montré à la logeuse. Quoiqu’elle ait des disputes continuelles avec celle-ci, elle avait eu envie de parler, avec n’importe qui, des jours heureux du passé. Et je ne la désapprouve nullement, nullement, car c’est tout ce qui lui reste de ses souvenirs et tout le reste est tombé en poussière. Oui. Oui, c’est une dame emportée, fière, inflexible. Elle lave le plancher elle-même et mange du pain noir, mais elle ne supporte pas qu’on lui manque de respect. C’est pour cela qu’elle n’a pu souffrir la grossièreté de M. Lébéziatnikov et quand celui-ci l’a battue pour cela, elle s’est alitée, non pas à cause des coups, mais à cause de l’humiliation. Quand je l’ai épousée, elle était veuve avec trois enfantsplus petits les uns que les autres. En premières noces, elle avait épousé un officier d’infanterie, par amour. Elle avait fui, avec lui, la maison paternelle. Elle l’aimait passionnément, mais il se laissa aller au jeu, échoua sur le banc des accusés et mourut peu après. Il la battait, vers la fin. Quoiqu’elle ne lui ait pas pardonné — ce que je sais avec certitude d’après des documents — des larmes lui viennent aux yeux lorsqu’elle se souvient de lui et me le cite en exemple et j’en suis content, car ainsi, au moins en imagination, peut-elle se représenter ses jours heureux d’autrefois... Il l’avait laissée avec trois petits enfants dans sa province écartée et sauvage où je me trouvais aussi, dans une misère si désespérée que, même moi, qui ai vécu tant d’aventures, je ne saurais la décrire. Tous les siens l’ont refusée. Et puis, elle était orgueilleuse, trop orgueilleuse... Et c’est alors, Monsieur, c’est alors que moi, veuf aussi, avec une fille de quatorze ans de ma première femme, je lui ai offert mon appui car je ne pouvais plus voir cette douleur. Vous pouvez juger de son malheur au fait que cette femme instruite et bien élevée consentit à m’épouser ! Et pourtant, elle m’a épousé ! Elle sanglota, elle se tordit les bras, mais elle m’épousa ! Car elle ne savait plus où aller. Comprenez-vous, Monsieur, comprenez-vous ce que cela veut dire, ne pas savoir où aller ? Non ! Cela, vous ne le comprenez pas encore... Toute l’année, j’ai rempli pieusement et saintement mes obligations et je n’ai pas touché à ça (il donna du doigt contre la bouteille), car j’ai du sentiment. Mais même cela ne put lui faire plaisir, Ensuite, j’ai perdu ma place, pas par ma faute, mais à cause de changements dans le personnel, et alors, j’y ai touché !... Après avoir beaucoup erré et eu de nombreux malheurs, nous nous sommes établis, voilà bientôt un an et demi, dans cette capitale magnifique et ornée de nombreux monuments. Alors, j’ai trouvé ici une place... Trouvée et puis perdue. Vous comprenez ? Cette fois, ç’avait été ma faute car l’habitude m’était venue. Nous vivons maintenant dans un coin chez la logeuse Amalia Fedorovna Lippewechsel, et pourquoi nous y vivons et avec quel argent nous payons, cela je ne le sais pas. Il y en a beaucoup d’autres qui y vivent, à part nous... un tapage infernal,., hum... oui... Dans l’entre-temps, ma fille du premier lit avait grandi et ce qu’elle a souffert, ma fille, de sa marâtre, en grandissant, je n’en dirai rien. Car quoique Katerina Ivanovna soit pleine de sentiments généreux, c’est une dame emportée, nerveuse, et elle a une façon de vous brusquer... Oui ! Après tout, pourquoi se souvenir de tout cela ? Vous pensez bien que Sonia n’a reçu aucune éducation. J’ai bien essayé, il y a quatre ans, de voir avec elle la géographie et l’histoire universelle, mais comme mes propre connaissances n’étaient pas très fermes et que je n’avais pas de directives convenables, car les livres que l’on avait... hum... nous ne les avons plus, alors l’instruction en est restée là. Nous étions arrivés au roi de Perse, Cyrus. Plus tard, parvenue à la maturité, elle a lu encore quelques livres, des romans, et, dernièrement, encore un livre, la Physiologie de Lewis — connaissez-vous ? — elle l’a lu avec beaucoup d’intérêt et elle nous a même récité quelques passages : c’est là toute son instruction. Et maintenant, je m’adresse à vous, Monsieur, moi personnellement, avec une question privée : Combien, selon vous, peut gagner une jeune fille pauvre et honnête par un travail honnête ?... Elle ne gagnerait pas quinze kopecks par jour, Monsieur, si elle est honnête et sans talents particuliers, même si elle travaillait sans prendre le temps de souffler. Et encore le conseiller civil Klopstock, Ivan Ivanovitch — vous en avez entendu parler ? — non seulement refusa jusqu’ici de lui payer la façon d’une demi-douzaine de chemises en toile hollandaise, mais il l’a chassée, offensée ; il a tapé des pieds et l’a traitée d’un nom inconvenant, sous prétexte que le col n’était pas sur mesures et qu’il était mal cousu. Et les gosses affamés... Et Katerina Ivanovna qui marche dans la chambre en se tordant les bras et des taches rouges qui lui viennent aux pommettes — ce qui arrive toujours dans cette maladie. « Ah ! tu vis chez nous, toi, une bouche inutile. Tu manges, tu bois et tu profites de la chaleur » — et que boit-elle, que mange-t-elle, quand les gosses eux-mêmes n’ont pas vu une croûte de pain depuis trois jours. Et moi, j’étais couché, alors... eh bien, quoi ! j’étais couché... un peu éméché... et j’entends ma Sonia qui dit... (elle est si douce, avec une petite voix humble... des cheveux blonds et une petite figure toute pâle et amaigrie). Elle dit : « Est-ce que vraiment, Katerina Ivanovna, vraiment je dois me résoudre à cela ? » Mais déjà Daria Franzevna, une femme mal intentionnée et bien connue de la police, s’était par trois fois informée auprès de la logeuse. « Eh bien quoi, répond Katerina Ivanovna en raillant, garder quoi ? En voilà un trésor ! »... (à suivre...)
27 Juin 2016 à 09:25
Crime et Châtiment de Dostoievsky (Partie 5)
Il était assis à l’écart devant sa consommation dont il buvait une gorgée de temps en temps tout en regardant autour de lui. Il avait également l’air quelque peu ivre. Raskolnikov évitait habituellement de se mêler à la foule et, comme il a déjà été dit, il fuyait toute société, surtout ces derniers temps. Mais maintenant il se sentait attiré par le monde. Quelque chose de nouveau se passait en lui et il avait faim de compagnie humaine. Il était si fatigué de tout ce mois d’anxiété et de sombre excitation qu’il eut envie de respirer, ne fût-ce qu’une minute, une autre atmosphère, quelle qu’elle fût, et, malgré la saleté du lieu, il s’attardait avec satisfaction dans le débit. Le patron était dans une autre pièce, mais il venait souvent dans la salle principale. Ses bottes bien cirées, aux revers rouges, se montraient tout d’abord au haut des marches qu’il descendait en pénétrant dans la salle. Il était vêtu d’une jaquette plissée et d’un gilet de satin noir, affreusement graisseux. Il ne portait pas de cravate et toute sa face luisait comme un cadenas de fer bien huilé. Derrière le comptoir se tenait un gamin d’une quinzaine d’années et un autre, plus jeune, servait les consommations. Il y avait là des cornichons hachés, des biscuits noirs et du poisson coupé en morceaux. Tout cela sentait très mauvais. L’atmosphère était insupportablement suffocante et tellement chargée de vapeurs d’alcool qu’il semblait que l’on pût s’en saouler en cinq minutes. Il y a des gens, de parfaits inconnus, qui appellent l’intérêt au premier coup d’œil, ainsi, soudainement, sans qu’aucune parole ne soit encore échangée. C’est précisément cette impression que fit sur Raskolnikov le client assis à l’écart et qui ressemblait à un fonctionnaire retraité. Plus tard, le jeune homme se souvint plusieurs fois de cettepremière impression et l’attribua même au pressentiment. Il jetait continuellement des coups d’œil au fonctionnaire parce que — entre autres raisons — celui-ci le regardait avec insistance. Il était visible que le personnage avait fort envie de lui adresser la parole. Quant aux autres, le patron y compris, le fonctionnaire semblait les considérer en habitué et même avec un certain ennui nuancé de quelque arrogance, comme des gens d’une classe sociale et d’un développement inférieurs. C’était un homme au delà de la cinquantaine, de taille moyenne, trapu, grisonnant, avec une calvitie étendue, un visage d’ivrogne, bouffi, jaune verdâtre, des paupières enflées dont la fente laissait voir des yeux minuscules, brillants, rougeâtres et vifs. Mais il y avait vraiment en lui quelque chose d’étrange ; son regard reflétait de l'enthousiasme et n’était pas dépourvu de raison ni d’intelligence, mais il y passait également des lueurs de folie. Il était habillé d’un vieux frac tout déchiré, sans boutons, à l’exception d’un seul qui tenait encore et qu’il boutonnait, visiblement soucieux des convenances. Le plastron, tout froissé et souillé, s’échappait de dessous son gilet de nankin. Il était rasé à la mode des fonctionnaires, mais sa barbe repoussait déjà, bleuâtre. Dans son allure, décidément, il y avait quelque chose du fonctionnaire posé et réfléchi. Mais il était inquiet, s’ébouriffait les cheveux, appuyait le menton sur ses mains, anxieusement, posant ses coudes troués sur la table toute poisseuse. Enfin, il regarda Raskolnikov bien en face et dit d’une voix ferme : — Oserais-je, Monsieur, vous adresser la parole ? Car, quoique vous ne payiez pas de mine, mon expérience me permet de reconnaître en votre personne un homme instruit et inaccoutumé aux boissons. Moi-même j’ai toujours respecté l’instruction, accompagnée des qualités du cœur et, en outre, je suis conseiller honoraire. Marméladov, tel est mon nom ; conseiller honoraire. Oserais-je demander si vous avez été en fonctions ? — Non, j’étudie... répondit le jeune homme quelque peu étonné de la manière pompeuse du discours et de ce qu’on lui ait adressé la parole à brûle-pourpoint. Malgré son récent et éphémère désir de société, il ressentit, au premier mot qu’on lui disait, son habituelle répulsion envers les étrangers qui voulaient ou semblaient vouloir toucher à son individualité... (à suivre...)
25 Juin 2016 à 10:10
Crime et Châtiment de Dostoievsky (Partie 4)
La vieille tâta les clés dans sa poche et passa dans l’autre chambre, derrière le rideau. Le jeune homme, resté seul au milieu de la chambre, tendit l’oreille et chercha à deviner. Il l’entendit ouvrir la commode. « Probablement le tiroir supérieur », pensa-t-il, « Elle porte les clés dans sa poche droite... Toutes ensemble, dans un anneau d’acier. Il y a là une clé plus grande que les autres, trois fois plus grande, avec un panneton dentelé ; évidemment, ce n’est pas une clé de la commode... Donc, il y a encore une cassette ou une cachettes c’est curieux. Les cassettes ont toutes des clés pareilles... En somme, quelle bassesse, tout cela ! » La vieille revint. — Voilà, petit père : A dix kopecks du rouble par mois, cela fait quinze kopecks pour un rouble et demi, par mois, d’avance. Et pour les deux autres roubles, vous me devez au même intérêt, vingt kopecks, d’avance. En tout donc, trente-cinq kopecks. Vous avezdonc pour la montre un rouble, quinze kopecks. Voici. — Comment ! Cela fait un rouble quinze maintenant ! — C’est cela. Le jeune homme ne discuta pas et prit l’argent. Il regardait la vieille et ne se hâtait pas de partir comme s’il avait encore quelque chose à dire ou à faire sans trop savoir quoi. — Un de ces jours, Alona Ivanovna, je vais peut-être vous apporter encore un objet... un bel objet... en argent.., un étui à cigarettes... dès que mon ami me l’aura rendu... Il se troubla et se tut. — Nous en reparlerons alors, petit père. — Au revoir... Et vous restez toujours seule à la maison ? Votre sœur n’est pas là ? demanda-t-il, aussi désinvolte qu’il pouvait l’être, en passant dans l’antichambre. — Qu’est-ce que vous lui voulez, à ma sœur ? — Mais rien de spécial. J’ai demandé cela comme ça... Ne croyez pas... Au revoir, Alona Ivanovna. Raskolnikov sortit, décidément décontenancé. Son trouble croissait de minute en minute. Descendant l’escalier, il s’arrêta plusieurs fois, comme frappé brusquement par quelque chose. Dans la rue, enfin, il s’exclama : « Ah ! mon Dieu ! Comme tout cela est dégoûtant ! Est-il possible, vraiment que je... non c’est faux, c’est inepte ajouta-t-il résolument. Est-il possible qu’une telle horreur me soit venue à l’esprit ? Quand même, de quelle bassesse est capable mon cœur. Et surtout, c’est sale, c’est répugnant, c’est mal, c’est mal !... Et moi, pendant tout un mois... » Mais ses gestes et ses exclamations ne purent traduire son émotion. La sensation de profond dégoût qui serrait et troublait son cœur Lors qu’il se rendait chez la vieille devint à ce point intense et précise qu’il ne savait comment échapper à cette angoisse. Il marchait sur le trottoir, comme ivre, buttant contre les passants qu’il ne voyait pas, et ne se ressaisit que dans la rue suivante. Il leva les yeux et vit qu’il se trouvait en face d’un débit. L’escalier d’entrée s’enfonçait dans le sol. Deux ivrognes le grimpaient justement. Sans plus réfléchir, Raskolnikov descendit. Il ne fréquentait guère les cabarets, mais, pour l’heure, sa tête tournait et une soif brûlante le torturait. Il eut envie de bière fraîche parce qu’il attribuait à la faim sa soudaine faiblesse. Il s’installa dans un coin sombre, à une table poisseuse, demanda de la bière et but avidement un premier verre. Il se sentit immédiatement soulagé et ses idées s’éclaircirent. « Bêtises que tout cela », dit-il avec espoir. Il n’y avait pas de quoi se troubler. Simple désarroi physique. Un quelconque verre de bière, un morceau de sucre et voilà la tête solide, l’idée claire, les intentions affermies. Ça !... Quelle médiocrité ! Mais malgré son mouvement de mépris, il avait déjà l’air gai, il semblait soulagé de quelque fardeau terrible, et il embrassa d’un coup d’œil amical les buveurs qui l’entouraient. Mais même en cette minute il pressentait confusément que cette disposition d’affabilité était elle-même morbide. Il ne restait plus que quelques clients dans le débit. En plus des deux ivrognes rencontrés dans l’escalier, était sortie une bande de cinq buveurs portant un accordéon et accompagnés d’une fille. Le calme tomba. Il y eut plus de place. Il restait un bourgeois légèrement gris. Son compagnon, gros, énorme, à la barbe poivre et sel, accoutré d’un manteau sibérien, ivre, s’était assoupi sur le banc. De temps en temps, dans un demi-réveil, il claquait des doigts en écartant les bras. Son torse sursautait sans quitter le banc. Il chantonnait vaguement, pêchant dans sa mémoire des vers dans le genre de : J’ai caressé ma femme toute l’année. J’ai ca-ressé ma fe–emme toute l’a–nné–é-e. Et tout à coup, se réveillant de nouveau : En enfilant la rue Podiatcheskaïa J’ai rencontré mon ancienne... Mais personne ne partageait son bonheur. Son silencieux compagnon considérait ces éclats avec une certaine hostilité et même avec méfiance. Il y avait encore là un client présentant l’aspect d’un fonction tionnaire retraité. Il était assis à l’écart devant sa consommation dont il buvait une gorgée de temps en temps tout en regardant autour de lui. Il avait également l’air quelque peu ivre... (Actu33)
23 Juin 2016 à 09:14
Crime et Châtiment de Dostoievsky (Partie 3)
Il s’approcha, frissonnant et le cœur battant, d’un immense immeuble donnant d’un côté sur le canal et de l’autre dans la rue X... C’était un immeuble à petits appartements, habité par toutes sortes de petites gens : tailleurs, serruriers, cuisinières, Allemands, filles, petits employés, etc... Des gens, entrant ou sortant, se faufilaient par les deux portes cochères et les deux cours de la maison. Il y avait trois ou quatre portiers. Le jeune homme fut très content de n’en rencontrer aucun et, inaperçu, il se glissa directement de l’entrée dans l’escalier de droite. C’était un escalier de service, étroit et sombre, mais il le connaissait déjà, il l’avait étudié et cette circonstance lui plaisait : dans une obscurité pareille, un regard curieux n’était pas à craindre. « Si dès maintenant j’ai peur, que sera-ce, si un jour, vraiment, j’en venais à l’exécution ?... », pensa-t-il involontairement, arrivant au troisième. Des portefaix, anciens soldats, qui sortaient d’un logement, chargés de meubles, lui barrèrent le chemin. Il savait déjà que cet Appartement était occupé par un fonctionnaire allemand et sa famille. « Cet Allemand déménage, pensa-t-il, donc au quatrième étage, dans cet escalier, et sur ce palier, il ne reste d’occupé, pour quelque temps, que l’appartement de la vieille. C’est bien... si jamais... ». Il sonna chez elle. La sonnette tinta faiblement, comme si elle était faite en fer-blanc et non en bronze. Dans les petits logements de ces immeubles-là, il y a presque toujours de telles sonnettes. Il avait déjà oublié ce timbre et, maintenant, ce son particulier lui rappela une image nette. Il frissonna. Ses nerfs étaient trop affaiblis. Peu après, la porte s’entrebâilla, retenue par une courte chaîne : la locataire l’examinait par la fente avec une méfiance visible. On ne pouvait voir que ses yeux, brillants dans l’obscurité. Mais, voyant du monde sur le palier,elle se rassura et ouvrit tout à fait. Le jeune homme, passant le seuil, pénétra dans un vestibule obscur barré d’une cloison au delà de laquelle il y avait une petite cuisine. La vieille restait plantée devant lui, muette et le regardant interrogativement. C’était une vieille minuscule, toute sèche, d’une soixantaine d’années, avec de petits yeux perçants et méchants et un nez pointu ; elle était nu-tête. Ses cheveux châtains, grisonnants, étaient pleins d’huile. Des loques de flanelle entouraient son cou interminable, pareil à une patte de poulet. Une méchante pèlerine de fourrure tout usée et jaunie lui couvrait les épaules, malgré la chaleur. La vieille toussotait et geignait. Le jeune homme dut lui jeter un regard étrange, car la méfiance réapparut tout à coup dans ses yeux. — Raskolnikov, étudiant. Je suis venu chez vous il y a un mois, se hâta de murmurer le jeune homme en s’inclinant. Il s’était rappelé qu’il lui fallait être aimable. — Je me le rappelle, petit père, je me rappelle très bien votre venue, prononça nettement la petite vieille, le regardant toujours fixement. — Et bien, voilà... Je viens encore pour la même chose, continua Raskolnikov, un peu troublé par la méfiance de la vieille. « Peut-être, après tout, est-elle toujours ainsi, mais je nel’avais pas remarqué l’autre fois », pensa-t-il, avec une sensation désagréable. La vieille se tut, pensive, puis s’effaça et, montrant la porte de la chambre : — Entrez, je vous prie, petit père. Le soleil couchant éclairait brillamment la chambre et son papier jaune, ses géraniums et ses rideaux de mousseline. « Et ce jour-là, le soleil brillera sans doute comme maintenant », pensa-t-il inopinément, jetant un regard circulaire pour retenir, dans la mesure du possible, la disposition des meubles. Mais il n’y avait là rien de spécial. Le mobilier, très vieux, de bois jaune, se composait d’un divan avec un im mense dossier bombé, d’une table ovale, d’un lavabo avec un petit miroir, de quelques chaises contre les murs et de deux ou trois chromos représentant des demoiselles allemandes avec des oiseaux dans les mains — c’était tout. Dans un coin, devant une grande icône brûlait une veilleuse. Tout était très propre ; les meubles et le parquet ci-aprés brillaient, « La main d’Elisabeth », pensa-t-il. Il n’y avait pas une poussière dans tout l’appartement. « C’est toujours chez de vieilles méchantes veuves qu’on trouve une propreté pareille », pensa encore Raskolnikov, regardant de biais le rideau de mousseline pendu devant la porte de la seconde chambre où se trouvait le lit et la commode de la vieille et où il n’avait jamais pénétré. Ces deux chambres, c’était là tout le logement. — Que désirez-vous ? dit sévèrement la petite vieille entrant dans la chambre et se campant directement devant lui pour le voir bien en face. — Voilà, je viens mettre cela en gage, dit-il. Il sortit de sa poche une vieille montre d’argent. Le boîtier était plat et portait au dos, gravé, un globe terrestre. La chaîne était en acier. — Mais, la reconnaissance précédente est déjà arrivée à échéance. Il y a déjà trois jours que le mois est échu. — Je vous paierai encore les intérêts pour un mois. Prenez patience. — Il dépend de moi seule de patienter ou de vendre votre objet sur l’heure. — Combien pour cette montre, Alona Ivanovna ? — Tu viens avec des bagatelles, petit père, elle ne vaut pas lourd. Vous avez eu deux billets pour l’anneau, l’autre jour, et on pourrait en acheter un pareil pour un rouble et demi chez un bijoutier. — Vous m’en donnerez bien quatre roubles. Je la dégagerai ; je la tiens de mon père. Je recevrai bientôt de l’argent. — Un rouble et demi et l’intérêt d’avance, puisque vous le voulez. — Un rouble et demi ! s’exclama le jeune homme. — Comme vous voulez. Et la vieille lui tendit la montre. Le jeune homme la prit et de fureur voulut s’en aller. Mais il se ravisa, se rappelant qu’il ne savait où s’adresser et qu’il y avait encore une autre raison à sa visite. — Donnez ! dit-il rudement. La vieille tâta les clés dans sa poche et passa dans l’autre chambre, derrière le rideau. Le jeune homme, resté seul au milieu de la chambre, tendit l’oreille et chercha à deviner. Il l’entendit ouvrir la commode. « Probablement le tiroir supérieur », pensa-t-il... (à suivre...)
21 Juin 2016 à 01:21

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