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Le roman algérien : Un espace de questionnement identitaire

Littérature - Roman algérien

Par Salah Ameziane, Centre de Recherche Textes et Francophonies (CRTF-E.A. 1392), Université de Cergy-Pontoise

Résumé : Issu du basculement culturel qu’avait connu l’Algérie à la suite de la colonisation française – entre 1830 et 1962 – le roman algérien de langue française, né au tournant des années 1920, peut se lire comme un espace où se pose avec permanence la question de l’Identité – dans le sens large du terme. Soumise continuellement au questionnement, cette problématique constitue une permanence dans les créations romanesques ; la pérennité du roman francophone dans le paysage culturel algérien renseigne sur l’ancrage de cette évolution identitaire d’ordre culturel. C’est à travers le roman – comme forme culturelle et comme genre littéraire majeur importé et enraciné – que nous proposons une lecture qui accompagne le cheminement de cette thématique de l’identité qui connaît elle-même une évolution continue au rythme des évènements et des contextes.

Mots-clés : Algérie, roman, colonialisme, identité culturelle, francophonie, Histoire.

« Nous voulons habiter notre nom » [1]

« Une identité se vit, ne se définit pas » [2]

Né dans le contexte colonial, le roman algérien de langue française constitue dès son émergence un espace d’écriture de « soi par soi » face à la masse des écrits colonialistes. C’est dans ce sens que la question de l’identité se place au cœur de cette production romanesque, production qui représente l’exemple et l’exemplification d’une identité culturelle en évolution. Dès lors le questionnement identitaire, notamment comme motif thématique constant, est apparu. Il est resté présent dans les créations jusqu’à nos jours. Le basculement que connaît l’Algérie en ce tournant du siècle trouve [3], en partie, son origine dans une certaine crise identitaire héritée de l’Histoire.

À travers la lecture qui suit, la question identitaire est posée dans une perspective historico-culturelle et dans un cadre littéraire. Cette synthèse tenterait de remonter le temps depuis « l’impasse coloniale [4] » jusqu’à nos jours en faisant références à quelques œuvres [5] qui nous semblent représentatives et exemplatives. Sans aspirer à l’exhaustivité ni à l’approche détaillée, cette lecture se veut une vision d’ensemble [6] : nous proposons un cheminement indicatif et annoté de la présence et de la manifestation de la question de l’identité dans la création littéraire et notamment dans le roman ici retenu comme forme d’expression culturelle.

Un basculement problématique et générateur

L’espace géographique algérien a été une terre d’impérialisme [7] à répétition le long de ces deux mille ans derniers. De l’empire romain à l’invasion vandale et byzantine, en passant par les conquêtes arabo-musulmanes, la présence ottomane et la colonisation française, l’Algérie a connu une suite de ruptures et d’effacements identitaires. Sa nomination perpétuellement changeante en est le témoignage et l’attestation : on connaît « la perte du nom » (nomination de l’extérieur) que connait le Maghreb depuis l’ère numide jusqu’au recensement administratif colonial (français) vers 1870 [8]. Cette dernière phase coloniale nous intéresse particulièrement puisqu’elle coïncide avec la naissance du roman algérien et trouve une influence majeure et palpable encore aujourd’hui.

Colonie de peuplement puis département français, l’Algérie qui voit sa naissance dans ses contours actuels [9] – administrativement et géographiquement – se trouve confrontée à la question identitaire que pose et impose le projet colonial – assimilationniste et ségrégationniste – prôné par l’administration française. Cette réalité historico-politique marquée par une volonté d’acculturation [10], se développe fortement à partir du tournant des années 1920 sous l’impulsion du travail administratif et éducatif (l’école) en extension. C’est à ce moment qu’on voit naître les premiers romans écrits par des Algériens indigènes (arabes, berbères, juifs [11]). La lecture de ces romans dits « à thèse » ou d’« assimilation [12] », renseigne sur un déchirement ou un dédoublement – voire un triplement – identitaire qui se trouve traduit dans les fictions romanesques où le parcours des personnages se mue couramment en « quête d’identité ». Ces quelques rares auteurs sont présentés comme des modèles [13] de réussite de la politique assimilationniste associée à une « mission civilisatrice » ; ils ont à ce titre bénéficié de l’appui du courant « algérianiste [14] ».

Ce tournant des années 1920 et 1930 nous semble fondamental dans la mesure où l’avenir même de « l’Algérie française » se trouve posé en termes d’identité comme en témoignent les projets politiques en cette période [15]. Cette question identitaire trouve un écho manifeste dans les écrits littéraire algériens successifs si on doit inclure notamment les auteurs représentatifs de « L’École d’Alger [16] » qui se sont « démarqués » de l’algérianisme qui présentait une identité algérienne de souche principalement « latine », pour écrire une Algérie aux origines et aux identités complexes, mêlées et métissées [17]. Néanmoins, bien qu’ancrés dans le sol algérien, les écrits des auteurs de L’École d’Alger « privilégiaient » une certaine méditerranéité d’orientation « latine » et « séparée » des autres dimensions constituantes de l’algérien. Ces orientations exclusives trouvent d’ailleurs une résonance critique dans l’essai de Jean AMROUCHE, L’Eternel Jugurtha [18] où il est question de l’ancrage et du comportement identitaire de l’Algérien :

Le Maghrébin moderne combine dans un même homme son hérédité africaine, l’Islam, et l’enseignement de l’Occident […]. Il prend toujours d’autrui, mimant à la perfection son langage et ses mœurs ; mais tout à coup les masques les mieux ajustés tombent, et nous voici affrontés au masque premier : le visage de Jugurtha […] dans l’île tourmentée qu’enveloppent la mer et le désert, qu’on appelle le Maghreb [19].

AMROUCHE associe la dimension géographique à la dimension historique et insiste sur l’ancrage « héréditaire » de l’identité algérienne en convoquant la figure de Jugurtha. Néanmoins, cet ancrage n’est pas fermé à l’évolution et aux acquisitions, donc à la « modernité » : l’identité est faite d’assimilation et d’effacement perpétuels à l’image de l’espace algérien travaillé par ses deux constituantes géographiques mouvantes : la mer et le désert. Ouverte et multiple, la personnalité algérienne s’avère ainsi façonnée par trois dimensions qui se « rencontrent » et s’associent : l’africanité, à savoir la berbérité ; l’arabo-islamité ancrée par la présence et l’influence de la religion musulmane portée par la langue et la pensée arabes ; et l’influence de la présence française, notamment à travers le « passage » à l’écriture – du roman – en langue française. Impulsée par un contexte colonial qui se définit essentiellement par la domination d’une identité par une autre, cette « question-quête » identitaire se trouve de la sorte convertie en entreprise de réflexion et d’écriture qui se constitue en contre-discours : l’identité de l’écriture porte le reflet de l’identité culturelle comme on pourrait pertinemment le constater à travers l’œuvre de Jean AMROUCHE située à la croisée des langues et des traditions littéraires [20].

L’accélération de l’Histoire : la nécessité d’une définition identitaire

Superposées autant que concurrencées, ces dimensions travaillent l’imaginaire et dessinent les contours d’une identité algérienne ouverte et en mouvement à tous ses niveaux. Autour du tournant 1945 et conjointement à la « maturité » du mouvement national, ce questionnement a creusé un sillon générateur qui trouve une démonstration dans l’espace littéraire : il joint l’urgence de la quête [21] initiée dès les années 1920 à la nécessité d’une redéfinition et d’une projection vers l’avenir. L’intervalle des années 40 à 50 va d’ailleurs porter fortement le désir d’une expression et d’une affirmation identitaire. Un espace littéraire « proprement » algérien se dessine représenté par une génération d’auteurs fondateurs [22].

Entre souffle autobiographique et réalisme cru, ces rares auteurs (témoins) instaurent un nouveau régime de représentation de la réalité algérienne ; engagée, cette dynamique se veut affirmative du droit à la différence et revendicative d’une citoyenneté pleine et entière [23]. On le sait : le statut colonial trouve un impact direct sur l’individu. En voie d’« autonomisation », cet espace en fondation pose la question du pouvoir du langage littéraire : la maîtrise de son identité et de son Histoire passe par la capacité de les inscrire face à l’impérialisme (le colonialisme) qui est également une réalité « textuelle [24] ». L’acte d’écrire, y compris dans la langue de l’autre, se présente comme nécessité. Ce qui témoigne du même coup d’un devoir d’assumer un présent « pluriel ». On connaît d’ailleurs la situation aussi paradoxale que révélatrice de l’écrivain francophone pris dans le « drame » de « la double culture » [25] qui se mue singulièrement en création [26].

Nedjma de Kateb YACINE

Pour exemplifier d’un point de vue littéraire ces observations évoquées, on peut se référer au roman de Kateb YACINE Nedjma [27] que la critique retient comme œuvre fondatrice [28]. Texte représentatif de l’émergence de la littérature maghrébine, il nous situe dans cette quête et son contexte : on constate que la démarche identitaire trouve une inscription thématique et une estampille poétique à travers le travail sur/de l’écriture elle-même.

L’aspect thématique s’appuie sur deux mouvements : un premier mouvement vertical qui cherche une antériorité historique de l’identité algérienne à travers le patriarche Si Mokhtar, conteur de la mémoire de sa tribu, les Keblout (terme qui veut dire fil, filiation), et par extension de la mémoire ancienne notamment par la convocation du passé berbère (numide) de l’Est algérien ; un second mouvement horizontal qui tient compte d’une identité présente, ‘mouvante’ et en construction à travers la figure métisse du personnage Nedjma [29] qui porte plusieurs origines.

Bien qu’ancrée dans une durée historique lointaine et bien que quêtant les « origines » face au « désastre » de l’effacement du « nom », cette construction thématique de l’identité actualise le présent et se veut inclusive. L’affirmation des composantes occultées ainsi restituées constitue une motivation fondamentale : elle porte un besoin de recouvrement, d’identification, de singularité, en contrepoids à la pluralité imminente. On constate que sur le plan poétique, cette dynamique identitaire trouve une manifestation poétique certaine où les multiples références et influences textuelles se confrontent, s’affrontent et se concurrencent pour former une même totalité esthétique enchevêtrée [30]. Le roman Nedjma s’impose depuis comme modèle littéraire de ce questionnement identitaire qui traverse le paysage maghrébin.

Cette quête se fait dans une altérité (étrangeté) de « proximité » et de « familiarité [31] » : on sait que « l’un des succès de l’impérialisme a été de rapprocher le monde [32] » pour reprendre Edward SAÏD. À ce titre, l’Algérie coloniale était une expérience de diversité ethnique et de pluralité culturelle malgré les multiples restrictions d’ordre politiques et administratives. Il est à noter que malgré le contexte extrême consécutif à la Deuxième Guerre mondiale (1939-1945), marqué par les dramatiques événements de mai 1945 à Sétif et le déclenchement de la guerre de libération en 1954, la prise de conscience identitaire s’est développée dans une optique de « dépassement » qu’on retrouve notamment à travers l’exemple (le mythe) de l’algérianité, à savoir le désir d’une citoyenneté nouvelle fondée sur l’appartenance au même sol et non sur l’origine. Il s’agit de la sorte de s’inscrire dans le pluriel, le multiple, l’intelligible [33]. Espace de réparation, de « compensation » et d’imaginaire, le roman accueille cet idéal de dépassement bien que politiquement, les événements aient pris une tournure définitive. Ce désir de dépassement continue à nourrir l’imaginaire et les créations.

De ce contexte d’émergence dans les années cinquante, marqué par la rupture avec la tutelle paternaliste (coloniale) et avec une tradition « figée », le roman francophone algérien a hérité de la question identitaire.

Le roman francophone : entre légitimation et pérennité

Manifestement, après les excès de la période de « dépossession [34] » et de dépersonnalisation coloniales, l’accès à l’indépendance a donné lieu à des « replis » identitaires conjointement à la naissance des jeunes États pris dans l’urgence idéologique (et définitionnelle). Dans le cas algérien, la guerre (1954-1962) « a tranché par la négative [35] » causant une rupture marquée par l’expatriation des communautés juives et européennes après 1962. L’Algérie officielle opte pour l’exclusif postulat de l’arabo-islamité comme socle de l’identité nationale. Cette position politique fondée sur le « mythe » de l’authenticité et de l’unicité de la langue et de la religion, en partie héritée du jacobinisme français, exclut la diversité locale et l’apport des cultures successives qu’avait connues le sol algérien. Ces choix de définitions « mythoidéologiques » comme « clôture identitaire [36] » pour reprendre l’expression du penseur Mohamed ARKOUN, correspondent à l’entrée de la société dans une période de suspicion et de légitimation, notamment autour des langues nationales (le berbère et l’arabe parlé) et de la langue française associée au colonialisme. Cette conjoncture explique et justifie en partie la rareté des publications et le silence des écrivains majeurs [37]. Néanmoins, c’est dans ce contexte, que le roman francophone entre dans une nouvelle ère de « résistance » contre l’« officialité » des discours politiques. Les quelques rares noms venus renouveler la scène de la création romanesque, à l’image de Rachid BOUDJEDRA auteur de La Répudiation [38], ont pourtant publié des œuvres marquantes qui témoignent de l’ancrage du roman francophone dans la scène culturelle. Par cette présence après l’Indépendance, le roman – et à travers lui la langue française – résistent à la crise de « légitimation » qui a marqué ce tournant des années 60 et 70. Il consolide même son assise par cette « potentialité transgressive [39] » notamment autour des questions névralgiques : l’Histoire, la mémoire, l’identité.

À la suite de la crise politique de la fin des années 1970 [40], la question identitaire revient dans l’actualité avec acuité [41]. On assiste à une reprise importante de la production romanesque qui confirme et consolide la pérennité du roman et de la langue française dans le paysage culturel algérien. Dès lors, la question de l’identité est posée dans une perspective culturelle et une dimension générationnelle qui passe constamment par l’individu et par l’Histoire passée et présente. On sait que la littérature algérienne, portée désormais par des voix dispersées, est sortie juste après l’Indépendance de la « dimension collective [42] » (et groupale) propre aux situations d’émergence. Le retour d’Assia DJEBAR à l’écriture [43] en langue française peut s’inscrire dans cette dynamique. Son œuvre se présente depuis 1980 comme une réflexion sur la naissance de l’écrivain francophone et par extension de la littérature francophone à l’expérience de l’Histoire. L’espace géographique est fortement dialogué avec les langues (graphies) en présence. À la lecture du roman d’Assia DJEBAR, L’Amour, la fantasia [44] publié en 1985, Jacques BERQUE, connaisseur du Maghreb, écrit :

[Cette] flambée romanesque […] porte le lecteur bien loin du classicisme méditerranéen de Camus. Ce discours, où l’on entend les halètements d’une conscience déchirée, fait mieux que plier le français à ses véhémences. Il l’emplit d’une sorte de latinité africaine. […] Il se l’approprie, le transforme. Dirons-nous qu’il le rapatrie ? […] [45].

Trois éléments fondamentaux nous semblent inclus dans cette lecture-réflexion : le retour au berceau méditerranéen associé à la « lointaine » latinité de l’Algérie, le rapatriement-appropriation de la langue française greffée par la présence française, et la référence à Albert CAMUS. Visiblement, la dimension méditerranéenne – dans sa portée géographique et anthropologique – revient avec évidence, notamment à travers l’exemple de la ville littorale, Césarée [46] (Cherchell et Tipaza), qui, dans le roman ci-cité porte les traces de l’Algérie berbère, phénicienne et romaine. Pour rappel, on sait que la Méditerranée a servi d’« échappatoire » à la réalité de la violence du système colonial [47] et qu’elle a servi les intérêts expansionnistes : la question de l’espace était l’enjeu majeur de l’idéologie coloniale. On sait aussi que cette dimension méditerranéenne a été séparée des autres dimensions algériennes dans les constructions imaginaires (littéraires) des algérianistes et chez les auteurs de « L’École d’Alger » notamment Albert CAMUS, le plus représentatif. Dans ce contexte de « sursaut identitaire » et après (et en opposition à) l’expérience de « clôture » et la quête d’« authenticité » prônées depuis 1962, on assiste dans les écrits à une volonté d’ouvrir l’espace algérien, à un dialogue critique avec les textes antérieurs (et extérieurs) sur l’Algérie, et à une appropriation « déconstructive » (au sens derridien) [48] du patrimoine. Ce retour de/vers une Méditerranée constitutive de l’Histoire et de l’espace maghrébins, se fait en combinaison et en association avec les multiples dimensions successives qu’avait connues l’Histoire algérienne et avec le désert comme refuge symbolique et mémoriel. On assiste notamment à des renvois renouvelés à « l’humanisme maghrébin [49] » et au mythe andalou, des épisodes porteurs d’un certain « vœu » de cosmopolitisme.

Réinvestie dans le contexte présent, la dimension arabo-musulmane se trouve soumise à un travail de déconstruction et extraite à son caractère exclusif comme on peut le constater à travers le roman de Tahar DJAOUT L’Invention du désert [50]. Ce récit se situe dans le Maghreb médiéval ; il repense, dans un dialogue historique et une « mise en miroir », la répétitive montée du dogmatisme religieux et idéologique pour se substituer au politique et à l’historique. Cette construction est à mettre en écho avec le contexte postcolonial de la rive sud de la Méditerranée marquée par « le repli identitaire » et la fixation autour de l’unique référent religieux qui se construit en projet politique. Le roman francophone se manifeste subséquemment comme un lieu de « résistance critique » par son travail d’ouverture et de réflexion qui « [donne] au Verbe ses autres dimensions autres que religieuses [51] ». Pour rappel, dans la société arabo-musulmane, la langue arabe, support de la religion, fait référence à l’essence même de Dieu et non pas à la « mère » (la langue maternelle [52], culturelle). C’est dire le caractère exclusif du référent religieux comme critère définitionnel de l’identité : la langue peut être coupée de la culture (du milieu). On sait à ce sujet, par l’expérience du terrain, que la langue arabe (classique), établie comme unique langue officielle, n’est la langue maternelle de personne en Algérie. Il est à ce niveau indispensable de rappeler que différentes langues, avec divers usages et diverses manifestations, coexistent dans la réalité algérienne depuis longtemps. Une ligne de fracture s’est toujours placée entre les langues dominantes (officielles) et les langues dominées (dialectales), entre les langues écrites et les langues orales ou parlées. L’épisode de la traduction du Coran en berbère par Ibn TOUMERT [53], revisité par DJAOUT dans le roman L’Invention du désert, nous semble significatif, fondamental. Il dressait la question du rapport de la langue (des langues) à l’autorité et à l’identité dans la construction de tout pouvoir politique.

Le basculement de l’Histoire ou l’urgence du questionnement :

Ces questions demeuraient actuelles et persistantes dans la société algérienne en quête d’un modèle culturel ‘incertain’ face À sa complexité multidimensionnelle héritée de l’Histoire. Face à une mondialisation accélérée (l’entrée dans l’économie de marché, la techno-science, l’évolution des valeurs, des pratiques socioculturelles...), la question de la modernité vient accentuer la question identitaire comme on peut le constater avec la montée du projet fondamentaliste [54]. C’est face à cette réalité historico-politique qui se fissure qu’Assia Djebar appelle dans Ces voix qui m’assiègent, à « la nécessité d’affronter les problèmes d’identité, d’élaborations de valeurs nouvelles par la contestation intérieure, par la revisitation critique de l’héritage de la culture religieuse, surtout par la laïcisation de la langue qui conditionne celle des pratiques sociales [55]. » Cet appel trouve un écho dans la production littéraire de ce tournant de siècle que l’on pourrait situer entre 1989 [56] et nos jours. On constate ainsi que le roman algérien, même pris dans l’urgence de son contexte de création, semble recouvrir, dans une sorte de mosaïque, l’ensemble des dimensions et des portées anthropologiques de l’espace algérien et leur impact sur la personnalité algérienne. Cela se manifeste à travers un passage perpétuel et générateur par l’Histoire dans toute sa longueur et la mémoire dans tous ses pans comme le relève Christiane Chaulet-Achour :

On peut constater que, quel que soit son mode d’expression linguistique, la littérature joue sur trois références majeures que l’on trouve, peu ou prou, dans toutes les créations : la civilisation arabo-musulmane, la culture berbéro-maghrébine et l’histoire conflictuelle et interculturelle France-Algérie. [Ainsi] le roman algérien, et tous les récits nés de la terre d’Algérie, est dynamique, novateur et porteur d’une pluralité identitaire remettant en questions les définitions étroites de l’origine, de l’authenticité et de l’algériannité [57].

Cette dynamique littéraire – dans le roman en particulier – se développe donc en opposition à « l’étroitesse » des définitions identitaires « officielles » ou « idéologiques ». On pourrait qualifier sa perspective plurielle et ouverte de « visée de durée » car elle s’inscrit dans l’étendue de l’axe spatio-temporel et sert une finalité de restitution, de refondation et d’harmonisation des différents référants constitutifs de la culture et de l’identité algériennes. Car « un lieu n’est que mémoire [58] » pour reprendre Mohammed Dib qui précise par ailleurs qu’« une identité se vit [et] et ne se définit pas [59] ». De la sorte, la mémoire comme support de l’identité trouve une réactualisation dans les textes littéraires (romans). Les auteurs algériens contemporains, nés à l’écriture littéraire sous la « pression de l’Histoire » récente, continuent ce travail qui recouvre l’ensemble des référants algériens dans une visée de communication sur soi et sur le monde. On assiste, dans le paysage romanesque, à une volonté de revisitation et d’hospitalité par l’exploration du temps historique, et la convocation du passé et de ses acteurs locaux ou transitoires [60] comme en témoigne le retour de figures exilées ou expatriées dans les fictions romanesques.

Trois éléments majeurs semblent dynamiser les créations contemporaines : celles-ci forgent et dessinent une identité textuelle qui se veut une traduction formelle et esthétique d’une identité réelle.

Autour des langues : une graphie [61] aux multiples résonances

Récurrent, le travail des langues et sur les langues [62], donne aux créations une fonction de traduction, de passage, de plurilinguisme. Le roman algérien existe en trois langues, et s’écrit en trois langues (français, arabe, berbère) qui dialoguent et se traduisent : l’œuvre romanesque et théâtrale de Aziz Chouaki offre un des principaux exemples. Sa langue littéraire combine la graphie française aux sonorités berbères et arabes dans une multitude de références intertextuelles et linguistiques locales et universelles. Ce dont il témoigne :

J’écris en français, certes, l’histoire oblige, mais à bien tendre l’oreille, ce sont d’autres langues qui se parlent en moi, elles s’échangent des saveurs, se passent des programmes télé, se fendent la poire. Il y a au moins, le kabyle, l’arabe des rues et le français. Voisines de palier, ces langues font tout de suite dans l’hétérogène, l’arlequin, le créole [63].

Les langues algériennes du quotidien et des livres entrées en échange le long de ces deux derniers siècles, s’influencent mutuellement et se transforment continuellement, notamment en se francisant. C’est ce dont témoigne l’œuvre « urbaine » d’Aziz Chouaki, notamment L’Etoile d’Alger [64], roman qui renseigne par ailleurs sur l’impact d’une culture « mondialisante » portée par une médiatisation écrasante. S’inscrivant dans la proximité d’une urbanité en déploiement continu, les textes romanesques de ce tournant du siècle s’installent dans la mitoyenneté du réel ; ce déploiement se veut un nouveau régime de représentation et une quête d’une modernité signifiante.

Le passage par l’Histoire ou le besoin de contemporanéité

Le passage par l’Histoire et les mémoires, factuelles ou livresques, représente une permanence dans les créations contemporaines : Anouar Benmalek offre des constructions romanesques – Ô Maria [65], Les Amants désunis [66] – qui explorent l’Histoire des Temps Modernes sur cinq siècles en mettant l’Algérie au centre de l’espace méditerranéen. La question identitaire semble fondamentale chez cet auteur, non dans une quelconque quête ou affirmation, mais dans une volonté de dépassement d’où la déconstruction répétitive des catégories préétablies : l’étrangeté, l’altérité, la différence, le rejet, l’exclusion. Issu d’une histoire de métissage, Anouar Benmalek creuse continuellement ce sillon (du métissage) comme chemin de création et de réflexion, tout en renvoyant à la réalité algérienne représentée comme expérience de mixité et de brassage des communautés. L’exploration de la figure du Morisque, comme expérience de « dépassement identitaire », dans le roman Ô Maria qui raconte l’Inquisition espagnole, offre un exemple édifiant et moderne sur les affres du repli identitaire [67]. Fondamental, cet épisode renseigne sur la circulation des populations méditerranéennes – entre l’Est et l’Ouest, le Nord et le Sud – depuis l’Antiquité. Et l’on sait que le Maghreb a longtemps été un espace d’accueil des Andalous expulsés d’Espagne. À coup sûr, cet événement historique a considérablement façonné l’identité culturelle du Maghreb par l’installation de nouvelles populations, et l’importation de nouvelles pratiques culturelles.

On retrouve le même passage par l’Histoire coloniale et son impact dans l’œuvre de Maïssa Bey [68] et notamment dans son roman Cette fille-là [69]. Dans ce récit polyphonique, l’accent est mis sur l’impact de la présence française sur l’identité algérienne, notamment l’identité individuelle, précisément féminine, et par extension sur la filiation notamment littéraire. C’est de la volonté de « redevenir sujet » qu’est né le récit du personnage principal, Malika, une enfant née à une date symbolique le 5 juillet 1962, d’une relation de métissage entre un père algérien et une mère française, métissage ‘‘non assumé’’ à cause du conflit et de la morale : l’identité féminine se pose ainsi à deux niveaux. Lisons un extrait :

Je n’ai rien derrière moi que du néant. De sombres abîmes où je me perds. Pas de branche à laquelle me raccrocher. Je suis l’héritière d’une histoire que je dois sans cesse inventer. C’est peut-être cela ma richesse. Ma seule richesse. Fille de rien. Fille de personne. Du ventre qui me porta, je n’ai gardé qu’une certitude : celle du reniement. C’est à cela seulement que je dois être fidèle [70].

Trois éléments se superposent et dialoguent à travers ce roman : l’Histoire coloniale, le passage des femmes à l’écriture, l’identité féminine et sa réinvention dans le travail de l’écriture. Malika qui se définit comme « bâtarde » doit faire sa quête pour recomposer ses deux identités en opposition. Cette réalité lui donne par conséquent l’occasion de se réinventer incessamment jusqu’à revendiquer de lointaines origines africaines. Chez Maïssa Bey, la marge, l’exception, et la déviance servent à critiquer les constructions normées, officielles. Cette quête individuelle se superpose à la quête de l’écriture, notamment dans le cadre de l’écriture maghrébine de langue française. Cette « bâtardise [71] » qu’on peut associer à de l’hybridité culturelle et référentielle devient ainsi dans la construction romanesque une occasion et une chance de renouveau.

Cette veine qui repense l’identité féminine dans et par l’écriture se manifeste particulièrement dans des écrits auto-fictionnels qui exploitent un matériau autobiographique : dans la continuité d’Assia Djebar ou encore de Taos Amrouche, l’œuvre de Malika Mokeddem offre un véritable exemple [72].

Autour de l’espace ou la mémoire matérielle

Le questionnement créatif de l’espace est permanent dans la création romanesque de ces dernières années. On sait que l’espace était explicitement au centre des enjeux du conflit colonial franco-algérien. D’où l’obsession de cette question dans les romans des années 1950, notamment chez Mohammed Dib, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri [73]. Présentement, l’espace fait l’objet d’une thématisation qui s’appuie sur l’inventaire du patrimoine et du passé. Plusieurs romans contemporains offrent des situations où les lieux (monuments, villes, sites…) servent de pivots à l’expérience romanesque. L’espace sert de support à la mémoire. À titre d’exemple, à travers le motif d’une bâtisse et d’un quartier algérois, le roman La Maison de lumière [74] de Noureddine Saadi, brosse l’Histoire de l’Algérie moderne, remontant de l’ère Ottomane jusqu’à « la guerre intérieure » (années 1990). Bâtie par des autochtones issus de toutes les communautés et les régions d’Algérie (Kabyles, Chaouis, Morisques, Maltais, Espagnols, Italiens…) à l’ordre du dernier Vizir ottoman, la résidence nommée Le Miroir de la mer, construite sur des vestiges phéniciens, occupe le centre de la narration. Elle voit s’installer la famille du vizir et bientôt la fin du règne ottoman, l’arrivée des premières troupes coloniales en 1830 ; réhabilitée par une famille juive, elle devient un poste de contrôle de l’armée française avant d’être rachetée par le Colonel Saint Albin qui l’offrira à sa fille Blanche, qui, expatriée en 1962, revient s’y installer dès les années 1970.

À travers ce récit, l’auteur revient sur un lieu allégorique qui retrace les phases et les évènements ayant contribué à la naissance de l’Algérie contemporaine. Située au cœur de la ville d’Alger, nommée Miroir de la mer par les Ottomans, rebaptisée Miramar par les Français, elle représente un lieu de cosmopolitisme ayant vu sa naissance dans un mélange de langues qui renvoie au mythe de Babel ; elle représente un lieu de rencontre entre l’Algérie maritime et urbaine et l’Algérie profonde et rurale, du local et de l’extérieur. Symbolique, ce choix incarne un motif d’hospitalité et d’altérité où viennent s’installer les communautés méditerranéennes au rythme des grands évènements.

Au final de deux siècles d’Histoire, seuls les Ouakli, la famille qui entretenait la bâtisse, demeurent sur place et assurent l’inventaire des traces et des mémoires de ce lieu symbolique comme en témoigne le dialogue de transmission entre le fils sur le chemin de l’exil et le père porteur de la mémoire de sept générations. Le narrateur qui recueille le récit du père et passe au travail de graphie conclut : « Il y a des moments où écrire dans des racines à la mémoire [75]. »

On retrouve le même procédé chez Salim Bachi qui, dans son premier roman, Le chien d’Ulysse [76] prend appuie sur un lieu de mémoire allégorique qui renseigne sur la fabrication de la culture et de l’identité algériennes. Il s’agit, en l’occurrence, de Cyrtha la ville réalistico-imaginaire qui associe les traits d’Alger, de Constantine et d’Annaba, une ville qui renvoie à l’ère Numide. Sur le plan des références textuelles, on assiste à un échange continu entre Sindbad, héros de Les Milles et une nuit et Ulysse dans sa dimension hellénique, méditerranéenne et dans sa version européenne moderne, occidentale (en référence à James Joyce). Cette multitude de références mythologiques faite de « mille et un mythe », constitue en partie l’identité du texte francophone algérien.

En guise de conclusion :

Cette lecture a tenté de « situer » la question soulevée et sa présence dans la création littéraire algérienne. Le propos est tourné vers l’aspect culturel et sa transformation en travail poétique, symbolique, et esthétique dans les textes. Espace séparé, la littérature offre de la sorte un exemple intéressant : elle s’inscrit dans le multiple, le pluriel, l’intelligible. C’est cet élan d’ouverture et de communication porté et maintenu par le roman algérien malgré (et contre) son contexte de naissance et d’évolution (colonial et postcolonial), qui nous a particulièrement intéressés ici. Nous avons apporté une attention particulière à l’espace méditerranéen comme lieu d’échanges et de fusion : inféré dans travail romanesque, ce constituant prend une symbolique de dépassement qui « déconstruit » les catégories identitaires « excluantes ». Ainsi, au-delà de son cadre national, cette expérience littéraire algérienne nous renseigne d’une part, sur son ‘intervention compensatrice’ ou révélatrice en situations historico-politiques intéressantes, et d’autre part, sur la fonction éminente de la littérature : comprendre et rapprocher les hommes. Ancré dans le cadre méditerranéen connu pour ses enseignements identitaires sempiternellement recommencés, le cas algérien sert d’exemplification : cette expérience ainsi parcourue peut donc nous informer sur la répétitivité de l’Histoire méditerranéenne et sur son perpétuel mouvement.

BIBLIOGRAPHIE ESSENTIELLE

- AMROUCHE, Jean, « L’Eternel « Jugurtha », L’Arche, Paris, Éd. de Paris, 1946.

- COLLECTIF, Algérie : ses langues, des lettres, ses histoires, Blida, Éd. du Tell, 2002.

- DERRIDA, Jacques, Le bilinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996.

- DJEBAR, Assia, Ces voix qui m’assiègent, Paris, Albin Michel, 1999.

- DIB, Mohammed, L’arbre à dires, Paris, Albin Michel, 1998.

- YELLES, Mourad, Les miroirs de Janus, Alger, OPU, 2003.

BIBLIOGRAPHIE GENERALE

- AGERON, Charles-Robert, Histoire de l’Algérie contemporaine, Paris, PUF, Coll. « Que sais-je », Rééd. 1999.

- AMROUCHE, Jean, « L’Eternel » « Jugurtha », L’Arche, Éd. de Paris, 1946.

- ARKOUN, Mohammed, Humanisme et Islam, Paris, Vrin, 2005 ; Alger, Barzakh, 2008.

- BERQUE, Jacques, Dépossession du monde, Paris, Seuil, 1964.

- CHIKHI, Beïda, Les romans d’Assia Djebar, Alger, OPU, 1990. C’est moi qui souligne.

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- DIB, Mohammed, Tlemcen ou les lieux de l’écriture, Paris, Éd. Revue noire, 1994.

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- DUGAS, Guy, La littérature judéo-maghrébine d’expression française entre Djeha et Cagayous, l’Harmattan, 1991.

- SAID, Edward, Culture et impérialisme, Paris, Fayard/Le Monde Diplomatique, 2000.

- STORA, Benjamin, Les guerres sans fin, Paris, Stock, 2008.

- TEMIME, Emile, Un rêve méditerranéen, Arles, Acte Sud, 2002.

- YELLES, Mourad, Les miroirs de Janus, Alger, OPU, 2003.

[1] Jean AMROUCHE, « Le combat algérien », Poèmes algériens, Espoir et paroles, recueillis par Denise BARRAT, Paris, Seghers, 1958.

[2] Mohammed DIB, L’Arbre à dires, Paris, Albin Michel, 1998, p. 72.

[3] Nous faisons référence à la guerre civile qu’a connue l’Algérie entre 1992 et 2002 suite à l’émergence du terrorisme et du projet fondamentaliste. On pourrait consulter à ce sujet Benjamin STORA, La guerre invisible. Algérie, années 90, éd. Sciences po, 2001. Abderrahmane MOUSSAOUI, De la violence en Algérie. Les lois du chaos, Actes Sud/ Barzakh, 2006.

[4] On pourrait considérer le tournant des années 1930 comme le tournant majeur de l’histoire de « l’Algérie française » ou de l’Algérie coloniale ; en effet, ce tournant qui voit la France fêter un siècle de présence en Algérie, correspond à la naissance du mouvement nationaliste algérien qui prendra dès lors plusieurs manifestations modernes (partis politiques, syndicalisme, associations…) qui confirment toutes l’émergence d’une prise de conscience politique au sein du peuple algérien. Cf. Charles-Robert AGERON, Histoire de l’Algérie contemporaine, PUF, [11e édition], 1999. L’historien écrit au sujet de « la naissance du nationalisme algérien » : « Le centenaire de la conquête, qui fut célébré d’humiliante manière pour les Musulmans, peut marquer la date à partir de laquelle s’amorça le détachement de l’élite algérienne. », p. 82

[5] Par souci d’illustration et par contrainte d’espace, nous avons choisi des œuvres représentatives de chaque époque. Il s’agit d’exemples que nous citerons tour à tour : Nedjma (1956) de Kateb YACINE ; L’Amour, la fantasia (1985) d’Assia DJEBAR ; L’Invention du désert (1987) de Tahar DJAOUT ; L’Etoile d’Alger(1997) et Aigle (2000) d’Aziz CHOUKI ; Les Amants désunis (1997) et Ô Maria (2006) d’Anouar BENMALEK ; La Maison de lumière (2000) de Nourredine SAADI ; Cette fille-là de Maïssa BEY ; Le Chien d’Ulysse de Salim BACHI. Nous ferons aussi référence à des écrivains majeurs.

[6] Cette question a été traitée abondamment dans de nombreux travaux critiques qui se sont consacrés à des ensembles pris dans des contextes délimités et précis ou des œuvres et des auteurs majeurs pris dans leur singularité face à cette question et son traitement. Nous en tiendrons compte. Notre intérêt ici n’est pas de proposer une analyse stricte et théorique, mais de proposer une lecture exemplative de cette persistance de la question de l’identité tout au long de la tradition littéraire algérienne de langue française.

[7] Le mot peut apparaître anachronique pour les époques lointaines ; nous l’employons dans une acception qui englobe différentes réalités historiques : les occupations, les invasions, les présences étrangères, le colonialisme. L’accent est mis sur l’influence de ces présences longues ou brèves.

[8] C’est au milieu du XIXe que s’est confirmé l’annexion de l’Algérie comme département français.

[9] Il faut rappeler que c’est en 1924 que l’Empire ottoman se dissout définitivement. Rappelant par ailleurs que le nom même d’Algérie, dérivé du nom de la ville d’Alger « Djazair », a été attribué officiellement par l’administration française en 1839, aux territoires algériens situés entre le royaume du Maroc et le Beylicat de Tunis, région sous protectorat ottoman.

[10] Naget KHADDA, « Le basculement du champ culturel algérien des années cinquante. Une entrée problématique dans la modernité », Europe, « Spécial Algérie-Mohammed DIB », 2003, p. 20-42.

[11] Le statut des juifs algériens diffère du reste de la population musulmane (indigène) étant donné qu’ils ont accédé à la citoyenneté française auparavant. Cf. Sarah TAYEB CARLEN, Les Juifs d’Afrique du Nord, Sépia, 2000.

[12] On pourrait consulter à ce sujet, Ferenc HARDI, Le roman algérien de langue française de l’entre-deux guerres : discours, idéologie, et quête d’identité, L’Harmattan, 2005. Ce contexte pose la question de l’identité avec acuité puisque l’assimilation suppose l’acquisition autant que le passage à une autre identité (culture) différente. Romans d’adhésion à la politique d’assimilation « parrainés » par les auteurs algérianistes, ces textes sont « négligés » par l’histoire littéraire.

[13] Cf. Christiane CHAULET ACHOUR, « Prémices d’une littérature. Les premiers auteurs algériens francophones (1920-1940) », Al Qantara, revue de l’Institut du Monde Arabe, n° spécial Algérie, 2003.

[14] Mouvement culturel et particulièrement littéraire basé à Alger, représenté par son chef de file Robert RANDAU : ce courant défendait l’idée d’une culture algérienne de dimension latine mais affranchie de la Métropole. Ce courant a « parrainé » les premiers auteurs musulmans de langue française.

[15] Cf. Charles-Robert AGERON, Histoire de l’Algérie contemporaine, op.cit. Notamment la troisième partie, « L’Algérie vivra-t-elle ? ».

[16] Cette École a marqué la scène littéraire algérienne, notamment entre 1935 et 1955 ; elle était représentée par des auteurs natifs d’Algérie dont on peut citer Albert CAMUS, Jean PÈLEGRI, Emmanuel ROBLÈS… Ce courant a eu le mérite d’offrir aux écrivains algériens post-1945 une tribune éditoriale indépendante pour faire entendre une parole littéraire nouvelle et autonome.

[17] Cette conception rejoint bien sûr le projet politique du Parti communiste algérien qui ouvre ses rangs aux indigènes à partir de 1936. À l’image d’Albert CAMUS, de nombreux écrivains y étaient adhérents.

[18] Jean AMROUCHE, « L’Eternel Jugurtha », L’Arche, Éd. de Paris, 1946.

[19] Ibid, p.58.

[20] Wadi BOUZAR, « Jean AMROUCHE et le métissage culturel », Awal, « Jean AMROUCHE (1906-1962) », Paris, éd. de La Maison des Sciences de l’homme/ Mettis, n° 30, 2006, p.111-124.

[21] Il est à signaler que la question identitaire était aussi au cœur du mouvement nationaliste : en témoigne ce que l’on nomme « La crise berbériste » de 1949. Les divergences portaient notamment sur l’orientation identitaire officielle à donner à l’Algérie indépendante.

[22] Notamment Mohammed DIB auteur de La Grande Maison (1952), L’Incendie (1954), Le Métier à tisser (1957) ; Mouloud FERAOUN auteur de Le Fils du pauvre (1950), La Terre et le sang (1953), Les Chemins qui montent (1957) ; Mouloud MAMMERI avec La Colline oubliée (1950), Le Sommeil du juste (1952) ; Kateb YACINE avec Nedjma (1956) ; Malek HADDAD avec La Dernière impression (1958), Je t’offrirai une gazelle (1959), L’Elève et la leçon (1960), Le Quai aux fleurs ne répond plus (1961) ; Assia DJEBAR, auteur de La Soif (1957) et Les Impatients (1958). Sans être exhaustive, cette liste de noms et de romans indique les premiers pas d’une littérature algérienne autonome.

[23] On peut lire à ce sujet l’article de Mouloud FERAOUN, datant de 1957, « La littérature algérienne », Revue française, 3e trimestre 1957, repris dans L’Anniversaire, Seuil, Coll. Points, 1972, p. 53-58. L’auteur de Le Fils du pauvre inscrit la dynamique littéraire des années 50 en opposition à « l’Orient de pacotille » des algérianistes et en démarcation des œuvres des auteurs représentatifs de L’École d’Alger où « en général l’autochtone est absent » ; il défend une écriture portée sur la nécessité du témoignage et de la revendication tout en préconisant un idéal « humaniste » et fraternel en opposition au statut colonial (exclusif, ségrégationniste).

[24] On connaît à ce sujet l’apport des études et des analyses postcoloniales ; on pourrait lire l’article de Jean-Marc MOURA, « Postcolonialisme et comparatisme » disponible sur le site Bibliothèque comparatiste. Vox poética à l’adresse : www.vox-poetica.org

[25] « […] notre histoire est bien connue. Du moins facile à imaginer : nous sommes des intellectuels issus d’un monde à part et nous possédons la culture française. Notre paradoxe – ou notre drame, comme l’on dit communément – est fort compréhensible. Attachés par toutes les fibres de notre âme à une société figée […] nous avons la claire conscience de ce qui nous manque. » écrit par M. FERAOUN au sujet des écrivains algériens. Cf. « La littérature algérienne », L’Anniversaire, op. cit., p. 57. Guy DUGAS va dans ce sens en écrivant : « Plus que toute autre, la littérature maghrébine d’écriture française est bien une armée de « cas inclassables », un peuple de chimère, de cas-limites, enfantés par la colonisation, et souvent si conscients de l’être qu’AMROUCHE, à son sujet, parlera de « monstre » et d’autre encore, de « bâtards culturels » ». Cf. La littérature judéo-maghrébine d’expression française. Entre Dhéha et Cayagous, Paris, L’Harmattan, 1990, p. 10.

[26] L’œuvre de Malek HADDAD rend compte de ces déchirements de la conscience de l’écrivain algérien francophone, déchirements qui trouvent une expression créatrice dans l’espace littéraire. Ces déchirements de l’intellectuel algérien de langue et de culture française sont perceptibles encore aujourd’hui.

[27] Yacine KATEB, Nedjma, Paris, Seuil, 1956.

[28] L’ensemble des spécialistes des littératures maghrébines s’accordent à reconnaître la « dimension fondatrice » de ce roman. Il suffit d’ailleurs de vérifier le nombre incalculable de travaux de recherches qui lui sont consacrés jusqu’à présent. Charles BONN (dir.), Bibliographie Kateb YACINE, Etudes littéraires maghrébines, n° 11, Paris, L’Harmattan, 1997. Cet aspect explique en partie notre choix d’ordre exemplatif.

[29] Nedjma est un prénom qui signifie l’étoile en langue arabe. Ce choix allégorique peut avoir plusieurs lectures. Ici, pour le service de notre lecture, nous voudrons surtout se pencher sur l’idée de l’éclatement que propose le texte par sa construction et sa symbolique (et l’idée du polygone se trouve au cœur de l’ensemble de l’œuvre katébienne). Cela s’observe aussi d’un point de vue identitaire – qui mérite approfondissement. Ce dernier aspect pourrait être mis en relation avec les observations de Pierre BOURDIEU en introduction de son essai Sociologie de l’Algérie, Paris, Puf, 1958, où cette réalité du fractionnement – au sens large – qui caractérise l’espace algérien est signalée comme trait fondamental.

[30] Cf. Beïda CHIKHI, Littérature algérienne, désir d’histoire et esthétique, Paris, L’Harmattan, 1997. Plus précisément « L’Édifice métaphorique katébien ».

[31] Charles BONN, « La dynamique de l’étrangeté dans l’émergence de la littérature maghrébine francophone », La production de l’étrangeté dans les littératures postcoloniales, Textes réunis par Béatrice BIJON et Yves CLAVARON, Éd. Honoré Champion, Paris, 2009.

[32] Edward SAÏD, Culture et Impérialisme, Paris Fayard/Le Monde Diplomatique, 2000, p. 24.

[33] À relire rétrospectivement le penseur algéro-antillais Frantz FANON, on déduit que toute son œuvre peut se lire comme un appel à de nouvelles philosophies cosmopolites, de multiculturalité et de métissage une fois évacué le statut colonial posé comme première condition ; cette évacuation exige parfois des solutions extrêmes comme le soulèvement armé avec toute la violence – justifiée ou arbitraire – qu’il entraîne. L’exemple de F. Fanon, par sa propre expérience personnelle, politique, et intellectuelle peut se lire comme exemple de dépassement qui nourrit cette expérience de l’algérianité que nous inscrivons dans le désir de la venue d’un « homme neuf ». Cf. Salah AMEZIANE, « Dans le sillage de Frantz FANON. Anouar BENMALEK ou l’assainissement du passé », Franz Fanon, figure de dépassement, Christiane CHAULET ACHOUR (dir.), éd. Encrage/CRTF, 2011, p. 87-100.

[34] Voir Jacques BERQUE, Dépossession du monde, Paris, Seuil, 1964. L’auteur y expose plusieurs similitudes entres les expériences coloniales : Algérie, Québec… et notamment leur achoppement sur des situations de multiculturalisme.

[35] Benjamin STORA, Les guerres sans fin, Paris, Stock, 2008. L’historien écrit à ce sujet : « La guerre a tranché par la négative. Il y a eu l’affrontement, les haines ethniques, la séparation et le départ qui ont modifié le visage de l’Algérie entre les années 1950 et les années 1970. Le système colonial puis la Guerre d’Indépendance, terrible, ont ruiné l’idée d’une société à la fois indépendante et multiethnique. Aller vers une telle société relevait d’une capacité rare et fragile. Avec la force de la guerre, la violence, la cruauté coloniale, d’autres logiques l’ont emporté », p, 87.

[36] Mohammed ARKOUN, Humanisme et Islam, Paris, Vrin, 2005 ; Alger, Barzakh, 2008. Voir notamment l’introduction.

[37] Kateb YACINE se consacre au théâtre, Mouloud MAMMERI à ses recherches anthropologiques, Assia DJEBAR cesse de publier entre 1967 et 1980 ; Malek HADDAD cesse définitivement d’écrire en français ; quant à Mohammed DIB, il choisit l’expatriation où il se consacre à des expériences littéraires plus ou moins coupées du référant algérien, du moins par l’espace et ce jusqu’en 1995.

[38] Rachid BOUDJEDRA, La Répudiation, Paris, Denoël, 1969.

[39] Il faut rappeler que la plupart des textes de langue française soumis à la publication nationale sont retardés ou interdits pour des raisons de censure d’ordre politique ou morale. Il faut noter la polémique révélatrice qui a entouré la publication de La Répudiation de Rachid BOUDJEDRA en 1969. Ce texte pose notamment la question de la confiscation de l’Histoire et de l’oppression autour de l’identité individuelle (sexuelle) confrontée au moralisme religieux et au conformisme.

[40] La mort du président Houari BOUMEDIENE en 1978 a donné lieu à un conflit de succession au sein du FLN (Front de libération nationale), parti unique à la tête de l’État.

[41] Notamment à travers le MCB (Le Mouvement Culturel Berbère) qui revendique les langues et les cultures minoritaires, l’ouverture du pluralisme linguistique algérien, et ce à côté de la dynamique féministe en émergence, ainsi que la montée de projets politiques d’inspiration religieuse.

[42] En témoigne le propos de Mohammed DIB : « […] Pour plusieurs raisons, en tant qu’écrivain, mon souci, lors de mes premiers romans, était de fondre ma voix dans la voix collective. Cette grande voix aujourd’hui s’est tue […] il fallait témoigner pour mon pays nouveau et des réalités nouvelles. Dans la mesure où ces réalités se sont concrétisées, j’ai repris mon attitude d’écrivain qui s’intéresse à des problèmes d’ordre psychologique, romanesque ou de style […] ». Cf. Le Figaro Littéraire, du 4 au 10 juin 1964, interview recueilli par J. CHALON. Repris par Jamel-Eddine BENCHEIKH dans Ecrits politiques (1963-2000), « De la littérature algérienne d’expression française » : introduction de Diwân Algérien, de J. E. BENCHEIKH et Jacqueline LEVI-VALENSI, 1965, Biarritz, Séguier, Coll. Les Colonnes d’Hercule, 2001, p.28.

[43] Il faut rappeler qu’Assia DJEBAR, à l’image de plusieurs écrivains algériens de la première heure, est entrée dans un « silence littéraire » (arrêt de publication) après 1967 pour se consacrer au cinéma ; c’est en 1980 qu’elle marque son retour à la littérature avec la publication du recueil de nouvelles Femmes d’Alger dans leur appartement, Paris, éd. Des femmes, 1980 ; rééd. Albin Michel, 2002. Les textes créent notamment un dialogue avec la tradition orientaliste particulièrement picturale chez Eugène DELACROIX.

[44] Assia DJEBAR, L’Amour, la fantasia, Paris, Lattès, 1985. Portant un matériau autobiographique et historique, ce roman est de loin l’un des plus importants de la décennie 80. Toutes les critiques s’accordent à y reconnaître le chef-d’œuvre de l’auteur mais aussi un titre qui marque le renouveau de la littérature algérienne depuis 1980.

[45] Jacques BERQUE, « La mémoire longue d’une romancière maghrébine », Le Nouvel Observateur, n° 1086-1985. Repris par Beïda CHIKHI, Les romans d’Assia DJEBAR, Alger, OPU, 1990, p. 125.

[46] Doris RUHE, « L’écrivain dans la cité antique. Les thrènes d’Assia DJEBAR », Assia DJEBAR, Littérature et transmission, Wolfgang ASHOLT, Mireille CALLE-GRUBER, Dominique COMBE (dir), Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2010.

[47] Voir l’analyse de Christiane CHAULET ACHOUR, « Albert CAMUS, l’Algérien. Tensions citoyennes, fraternités littéraires », Albert CAMUS et les écritures algériennes. Quelles traces ?, [Collectif], Édisud, 2004, p. 13-33. Mais aussi à ce sujet Emile TEMIME, Un rêve méditerranéen, Arles, Actes Sud, 2002.

[48] L’exemple le plus intéressant est la figure d’Albert CAMUS. Un dialogue intertextuel avec ses œuvres traverse constamment les romans algériens. Cf. COLLECTIF, Albert CAMUS et les écritures algériennes. Quelles traces ?, Cahors, Édisud, 2004.

[49] M. ARKOUN, Humanisme et Islam, op.cit.

[50] Tahar DJAOUT, L’Invention du désert, Paris, Seuil, 1987.

[51] Mourad YELLES, Les Miroirs de Janus, Alger, OPU, 2003, p, 23.

[52] On pourrait voir à ce sujet les développements de Jacques DERRIDA dans Le Bilinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996. On pourrait aussi lire dans le même sens l’entretien de J. DERRIDA avec Aissa KHELLADI, dans la revue Algérie Littérature/Action, n° 9, 1996.

[53] Berbère originaire du Maroc, Ibn TOUMERT (1075 [?] - 1130), se fit remarquer par son zèle religieux et sa morale rigoriste : chef politico-religieux, il s’autoproclama prophète. Il réalisa la traduction du Coran en langue berbère et prôna une rigueur religieuse extrême dans la finalité de fonder un Maghreb uni et unifié.

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Nordine.B

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25 Mar 2016 à 14:59

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Trois romans de Taos Amrouche réédités en Algérie
Trois #romans de #Taos #Amrouche (1913-1976), plus connue en tant qu’auteure et qu’artiste sous le nom de « Marguerite-Taos Amrouche », seront bientôt disponibles en Algérie.Les Editions Frantz Fanon ont annoncé la publication prochaine de Jacinthe noire, de L’amant imaginaire et de Solitude ma mère, parus en France, respectivement, en 1947, 1975 et 1995, aux Editions Joëlle Losfeld, appartenant actuellement aux Editions Gallimard.Dans leur édition algérienne, Jacinthe noireet L’amant imaginaire sont préfacés l’un par Yamilé Ghebalou, l’autre par Afifa Berehi, toutes deux professeures de littérature à l’université d’Alger. Solitude ma mère est, quant à lui, préfacé, par le journaliste et essayiste Ahmed Cheniki.Né à Tunis en 1913 dans une famille kabyle qui, pour être chrétienne, avait dû prendre le chemin de l’exil, Taos Amrouche est la sœur de Jean EL Mouhoub Amrouche, auteur et poète qui a milité en France pour les droits politiques des Algériens colonisés.Elle est la fille de Fadhma Aïth Mansour, une Kabyle christianisée - et épouse de Kabyle également converti au catholicisme - qui a relaté son douloureux itinéraire dans Histoire de ma vie (Editions Maspero, 1968), préfacé par Kateb Yacine et l’orientaliste français Vincent Monteil.Dans cette famille de « perpétuels exilés » (Afifa Brerhi, préface de L’amant imaginaire), le patrimoine kabyle s’est conservé comme un lumineux repère.Fadhma Aith Mansour en a transmis l’amour à Taos Amrouche, ainsi qu’à son frère Jean El Mouhoub, qui, en 1939, a publié Chants berbères de Kabylie, un recueil de contes, de poèmes et de proverbes traduits par lui vers le français.Taos Amrouche s’est fait connaître  par ses romans, largement autobiographiques. L’un de ces romans, Jacinthe noire, fait partie des tout premiers romans nord-africains de langue française.Comme l’observe Yamilé Ghebalou dans sa préface, c’est, en plus, une biographie publiée « en cette époque où si peu de femmes écrivent » et où « les puissances coloniales musèlent et étouffent les populations soumises ».Taos Amrouche s’est aussi fait connaître en tant que chanteuse qui, en quatre disques, a révélé au monde un pan du patrimoine culturel kabyle : Chants berbères de Kabylie (1967), Chants De L’Atlas (1970), Incantations, méditations et danses sacrées berbères (1974) et Chants berbères de la meule et du berceau (1975).Militant pour faire reconnaître la culture de ses ancêtres, elle a fait partie, en 1966, aux côtés de Mouloud Mammeri et de Mohamed Arkoun, des fondateurs de la première Académie berbère.Publié en 1971, Le Grain magique, un recueil de contes, de poèmes et de proverbes de Kabylie, est une autre de ses contributions au sauvetage de la mémoire culturelle kabyle menacée par l’oubli.La publication en Algérie de ces trois œuvres de Taos Amrouche, une auteure partagée, comme sa mère et son frère, entre deux univers culturels intimes mais dissemblables, est un hommage qui lui est rendu au pays natal de ses parents, où elle a eu l’occasion de faire quelques séjours sans jamais y vivre.C’est surtout une réparation posthume pour le frais accueil qui lui a été réservé à Alger, en 1969, au Festival panafricain. N’ayant pu s’y produire alors qu’elle y avait été invitée, elle avait partagé ses Chants berbères de Kabylie avec les étudiants de la résidence universitaire de Ben Aknoun.
26 Mai 2018 à 11:17
Saignement de la mémoire d’un mûrier déraciné et véreux
L’écrivain majeur Rachid Boudjedra nous affuble dans son dernier roman, intitulé La Dépossession, d’une œuvre littéraire fidèle à sa virulence connue et reconnue, à sa pertinence époustouflante, et à son érudition incontestable. Il nous possède dès l’entame de la lecture de cette fiction mature, telles les mûres de son jardin. “Mûrier, raccourci du monde cosmique”, écrit-il plus loin. “Mon enfance puis mon adolescence n’ont été que malheur et désastre”. Le narrateur, portant le diminutif de “Rac”, Rachid ? évoque des “souvenirs cognant contre ses tempes”, est et hanté par un passé lézardé, fougueux, voire libertin. Rac, l’obèse dès l’âge  de quinze ans, concomitamment à la mort de son frère médecin à Londres, homosexuel de rumeur. Au lycée  franco-musulman constantinois, il portait le sobriquet de Botty-Boffy. Calé en maths, tout de même.Rac, devenu adulte, partageant un atelier d’architecture avec son ami d’enfance, Kamel, vécut obnubilé par les deux toiles de l’Irakien El Wacity (1132-1192), et de l’impressionniste français Albert Marquet (1875-1947), l’homme “aux yeux bigles et au pied bot”. Deux beaux tableaux peints à sept siècles d’intervalle. Le premier, immortalise la Prise d’Andalousie par Tarik Ibn Ziad le berbère, en l’an 711, et le deuxième, exhibe La Mosquée de la Place du Gouvernement. Boudjedra ne se mêle, d’ailleurs,  jamais les pinceaux en décrivant minutieusement les deux toiles, faisant des décryptages prestes. Les deux architectes, Rac et Kamel, assistent, impuissants, à l’enlaidissement architectural de la capitale. Comme cette villa, “Djenane Sidi Saïd”, ayant appartenu à l’artiste bordelais Albert Marquet, installé depuis 1927 jusqu’à sa mort à Alger, puis héritée par sa veuve Marcelle qui, en tirant sa révérence en 1971, offrit le joyau majestueux brassant la féerique baie d’Alger au ministère de la Culture, dans le but de la transformer en un musée des Beaux-Arts. Mais c’était sans compter sur la voracité d’un haut fonctionnaire bureaucrate, corrompu, perfide, inculte, fade, qui “déposséda” le vœu de sa vocation primaire, et se l’accapara sans scrupules. Bâtisse vite déparée par les modifications anarchiques apportées. Le giron d’enfance de Rac, juché sur les rochers de l’antique Cirta, revient avec redondance dans le roman. “Maison familiale exhalait un subtil et pénétrant parfum de tissus neufs, d’abricots séchés, de fruits mûrs et d’huile à graisser les machines à coudre. Ma mère en possédait toute une panoplie ... ”Rac, devenu svelte à l’âge adulte, se remémore de la surcharge lipidique, qui n’est qu’un mauvais souvenir d’enfance et d’adolescence. Il était marié à Céline, fille d’un colon richissime, raciste, arrogant et antisémite, en sus. Elle refusa même l’héritage de son père, et resta en Algérie après l’Independence. Rac l’avait déflorée à l’aube de son départ au maquis, en 1957. Une balle perdue d’un frère d’armes écourta pourtant son séjour de résistance. Rac n’épargne pas Céline, la trouvant une épouse “tenace, entêtée, et boudeuse… et une catastrophe d’une timidité maladive”.Boudjedra peint des tableaux diamétralement opposés pour ses personnages, charriant émotions et frasques, contradictions et mystères, humilité et abdication. Comme ce père de Rac, Si Hocine: volage, cossu, polygame,  extravagant, cruel, absent, pigeon voyageur, incroyable cueilleur d’orphelins de toutes les contrées. “Douleur lancinante”, dixit l’auteur septuagénaire.“Prolégomènes d’Ibn Khaldoun, ça se lit comme un roman !”, affirme-il à son fils Rac, dubitatif. Ou cette mère résignée, inénarrable, accusée d’adultère par son mari, à tort d’ailleurs. Décédée en 1964, dont l’odeur du camphre restera imprégnée à jamais dans les narines de son fils. Sa mère avait été mariée à treize ans, délaissée ensuite par son père “tricheur” depuis la naissance de Rac. L’odeur de sa mort ne l’a jamais quitté.Eteinte malheureuse, cruellement accusée  et meurtrie par le suicide de son fils ainé. Rac se rappelle de sa grand-mère, matriarcale, autoritaire, qui mourut toute parée de ses beaux bijoux, se prenant même en photo, comme si elle allait à une fête de mariage et non glissant dans une tombe obscure, certainement pas festive. Rac n’oubliera jamais sa tante Fatma, qu’il vit découper en deux parties par le tramway de Constantine, alors qu’il était âgé de six ans ; ce qui le contusionnait, c’étaient ces mioches qui, profitant de l’agonie de sa tante, subtilisèrent ses beignet de sous les wagons ensanglantés.Ou encore, Si Madjid, l’encadreur des toiles d’Albert Marquet, habitant la légendaire Casbah d’Alger, dont les maisons s’entassent comme un cône de pin salé par l’eau de mer.  Aussi, Zora, la demi-sœur de Rac, fille d’un chef de tribu déchu, s’étant suicidé, ramenée par son père Si Hocine.Mariée plus tard à un pied-noir.Boudjedra capitalise ses lectures universelles, et investit, par intertextualité interposée, les œuvres de William Faulkner  (The Sound and Fury) et James Joyes (Ulysses). À bon escient d’ailleurs. Rac tenta de commettre l’inceste avec Zora, comme fit Caddie, sœur de Benjy l’obèse, envers son frère cadet, Quentin. Rac associe sa tante Fatma à la négresse Delsy, lui-même dans la peau de Benjy le gros !Rac aimait son oncle Ismaïl et Jacob Timsit de confession juive (morts tous les deux en l’an 2000). C’est dans leur atelier de d’expert-comptabilité que Rac, élève puis lycéen, passait ses trois mois de vacances d’été à Alger, loin des gorges suffocantes de Constantine. Les murs embellis de ces deux tableaux mirifiques, qui l’envoutaient depuis toujours. M. Timsit subit les affres/pogromes d’internement du régime pétainiste (comme des milliers de Juifs d’Algérie coloniale), à Lodo, dans l’ouest algérien, où il fit la connaissance d’Ismaël, jeune militaire du contingent.Rachid Boudjedra, excelle à peindre cette Algérie déchirée par la guerre de Révolution. Le verbe de Boudjedra dynamite, virevolte, lacère, embrase, charcute, cisaille, sabre,élague, équarrit, déroute, agace, noue et dénoue, fait l’éloge, et décruste la mémoire kafkaïenne; tandis que l’épithète percute, crève l’abcès, adoube, dénude la réalité, cloue le bec aux charlatans, etsculpte les personnages et les paysages d’une plume immanquablement troposphérique.L’auteur de Les Figuiers de Barbarie nous ébahit par son obsession de bien préciser les différents effluves et couleurs. Pouvoir olfactif fascinant.Lire Boudjedra implique, donc, les cinq sens ; point de brèches descriptives et psychologiques.Faut-il supposer que le narrateur héros, Rac, ne serait en fin de compte que l’auteur lui-même, puisqu’il cite son âge (six ans) à la mort du peintre Albert Marquet en 1947? (Rachid Boudjedra naquit en 1941, à Ain El Beida). Doublure narrative ? L’auteur de l’HôtelSaint-Georges nous éclaire-t-il la lucarne en citant : “Quant à moi je n’avais donc rien compris à ce fatras familier, ni à mon surnom que chacun prononçait à sa guise, d’une façon si brève et si courte ; “Rac” comme une sorte de négation de moi-même”.Rac, cet obsédé par les “photographies hallucinantes, inoubliables, qui ont pourri ma vie autant que l’obésité et autant que l’absence de mon pédé de frère  ainé. Photos que je trimballe partout avec moi”.La mémoire de #La #Dépossession saigne à sec, décharge ses fardeaux coloniaux, et hachure les souvenirs familiaux, prenant à témoin un mûrier centenaire, sous la menace des vers à soie qui en raffolent de ses feuilles. #Boudjedra a étalé toute sa prose intarissable, poignante, et impérieuse. 
23 Mar 2018 à 20:04
Les "hégires" de Karima Berger
Hégires, le nouvel ouvrage de Karima Berger est un hommage aux départs, spirituels et physiques, et aux cicatrices que ces exils nous laissent pour nous améliorer. Paru chez Actes Sud en mai sous leur collection "le souffle de l'esprit", hégires est un texte soyeux et clairvoyant, composé comme un voyage dans lequel Berger prend pour guide les exils des figures clés de la tradition musulmane. Depuis Hagar (s.a.w.s) au prophète Mohammed (s.a.w.s), Karima Berger tisse son récit en écho aux voix mystiques et aux penseurs Farid Al-Din Attar, Ibn Arabi et l'émir Abd el-Kader. Dans l'histoire de l'humanité, partir est un ancien élan. En s'inspirant de son parcours et de ses lectures (Fadhma A. Amrouche, Mohammed Dib, Mahmoud Darwish, et Rainer Maria Rilke), Berger observe cette envie de départ et se la représente comme l'envol de la huppe vers le Simorgh (Attar). Depuis son départ de Ténès pour l'étranger en 1975, Karima Berger s'interroge sur l'acte de partir et de s'exiler. Elle ouvre son texte sur une première interrogation : doit-on avoir une raison pour quitter son pays, autre que l'envie d'ailleurs ? En 1975, Karima Berger, poussée par un souffle qu'elle ne définira que plus tard, décide de s'envoler pour découvrir l'ailleurs. Elle quitte l'Algérie, non pas parce qu'elle en est déçue ou parce qu'elle y est contrainte, mais parce qu'elle est poussée par une simple envie "je n'avais ni faim ni soif et mon pays était en paix, je jouissais de ma liberté et nulle terreur ne violentait mes nuits, seul un élan chaque matin me faisant admirer les bateaux en attente dans la rade" Trente ans plus tard, Berger observe les étapes de son exil qui n'est pas le premier. Pour Berger, l'exil est une expérience connue dès à la naissance "première cicatrice, première séparation". hégires est construit en six étapes - Tribulations. Détours. Haltes. Métamorphoses. Accomplissements. Destinations - et raconte les naissances physiques et spirituelles qui nous définissent tous. Depuis son départ, Berger se dit en constante interrogation "L'ascension du Prophète nous anime en secret lorsque nous nous exilons". Cette séparation avec sa terre natale va être le commencement d'un exil qui la mènera en Occident : "La racine gh.r.b "qui désigne à la fois l'exil (el-ghorba) et l'occident/le couchant (el-gharbia). L'exil serait par nature occidental, dans son essence même. Il est arrachement, on s'exile de la lumière vers l'ombre, du soleil vers la nuit, de son gite vers le désert, de sa famille vers l'esseulement, l'exil contient peine et douleur. Impensable retournement de l'histoire qui aujourd'hui voit venir en masse un Orient en quête d'Occident, venir du Levant vers le Couchant". Musulmane de confession, Berger s'interroge sur sa communauté en Occident, une communauté de croyants au pluriel, qui partent d'une terre où la foi dans toutes ses confessions et dénominations a autrefois régné mais où aujourd'hui "Il n'y a plus de quoi croire", et où "hommes et femmes n'ont plus de quoi étancher leur soif de vivre libres et dignes". Partir c'est aussi forcément arriver chez l'autre, un autre qui ne sera pas chaleureux ou hospitalier. Berger remarque que si l'Occident s'est invité en Orient il a du mal à accepter la même inclination d'un autre oriental qu'il perçoit comme un assoiffé et dont il se méfie tant : "Leur soif fait exploser les frontières exprimant ainsi l'échec de l'Occident à régenter le monde sans jamais devoir assumer de contrepartie, à l'inonder de ses images et de ses armes et continuer à le dominer sans jamais devoir assumer l'effet de désir que cette supériorité provoque, une aspiration à venir s'inviter, ici à la table des riches, tant ils ont été gavés de signes, de choses, d'objets et de marques à vouloir consommer, eux aussi". hégires est une somme de sagesse et d'inspirations spirituelles. Calme, sans amertume, Berger livre est un texte merveilleusement fluide et inspiré. Un hommage au départ, à l'autre et à soi, à nos soifs d'ailleurs et à notre droit de partir, sans culpabilité. Pour les exilés que nous sommes tous. "Tout l'effort de celui qui se retrouve hors sol est de se tenir ferme en soi, tendu comme une voile entre solitude et foule, entre intérieur et extérieur, entre soi et le monde, entre vide et plein, entre bruit et silence". Mes remerciements aux éditions Actes Sud pour la copie presse de cet ouvrage. hégires de Karima Berger, Actes Sud, Mai 2017, pp. 204.
16 Juil 2017 à 22:33
Nos richesses, le nouveau roman de Kaouther Adimi
DRHommage aux rêves qui deviennent réalité, à la #littérature algérienne et aux habitants de la rue Hamani (Alger) dans le nouveau #roman de Kaouther Adimi. Nos richesses paraîtra le 17 août aux éditions du Seuil (France). Ecrit au passé-présent sous forme de journal intime, Nos richesses raconte comment Edmont Charlot un jeune rêveur sans prétentions va fonder la célèbre librairie Les Vraies Richesses à Alger et changera le cours de la littérature et de sa distribution.Si vous tapez “richesses” et “Algérie” côte à côte, les premières suggestions d’engins de recherche seront liées aux hydrocarbures. Même sans, quand on les voit associés, ces deux mots ne sont utilisés que pour faire des listes d’éléments matériels, palpables et concrets comme du ciment.Et pourtant, les ressources premières d’un pays sont d’abord le vécu des femmes, hommes et enfants qui le composent et le construisent.C’est dans ce vécu rempli de trésors, et en particulier celui de rêveurs qui ont marqué l’histoire de la littérature et du monde de l’édition que Kaouther Adimi est allée puiser son inspiration pour son troisième ouvrage, après Des Pierres Dans Ma Poche.Nos Richesses est un roman à double voix. La première sort du passé, entre le 12 juin 1935 et le 19 octobre 1961, et parle sous forme de journal intime. Cette voix est celle d’Edmont Charlot, le célèbre éditeur, libraire et « passeur de livres » qui va changer le destin d’un petit local de la rue Hamani à Alger. L’autre voix est celle d’un narrateur observateur qui suit Ryad en 2017, employé pour fermer ce lieu historique et remplacer ses livres par des beignets, sous le regard impuissant de Abdallah.En 1935, Edmond Charlot, 21 ans fait un rêve les yeux ouverts. Époustouflé par la bibliothèque d’Adrienne Monnier à Paris, il décide qu’il faut ouvrir une bibliothèque-librairie similaire en Algérie. Le 17 avril 1936, il trouve un local rue Hamani (l’ex rue Charras) et se lance malgré son manque d’argent. Ce lieu s’appelera Les Vraies Richesses, en référence à un texte de Jean Giono.Le 3 novembre 1936, Les Vraies Richesses est inaugurée : « Ce sera une bibliothèque, une librairie, une maison d’édition, mais ce sera avant tout un lieu pour les amis qui aiment la littérature et la Méditerranée ».Charlot ne sera pas que libraire, il deviendra aussi éditeur dès l’ouverture de sa libraire. La première publication des éditions Charlot sera Révolte dans les Asturies, une pièce de théâtre interdite par le maire d’Alger et écrite collectivement par quatre amis et acteurs : Jeanne-Paule Sicard, Albert Camus, Alfred Poignant et Yves Bourgeois.A travers sa maison d’édition, Charlot sera amené à rencontrer et à travailler notamment avec Jean Amrouche, Emmanuel Roblès, Garcia Lorca, Mouloud Feraoun pour ne citer que ceux-ci.Les Vraies Richesses existent encore au 2 bis de la rue Hamani, mais sous une autre forme, celle d’une bibliothèque de prêts sous l’aile de la BNA. Si elle est encore ouverte, elle pourrait être aisément fermée, comme les cinémas dont il ne reste plus grand chose sur tout le territoire.C’est à partir de cette possibilité qu’Adimi imagine sa fermeture et retrace le parcours fascinant et mouvementé d’un homme et d’un lieu. Une clôture qui va ré-ouvrir toute une vie.Kaouther Adimi a passé plus d’un an à faire des recherches sur son protagoniste. En dépoussiérant les témoignages sur ce personnage, c’est le rêve d’une méditerranée connectée par l’imaginaire qu’Adimi fait émerger.Nos Richesses est un très bel hommage à Edmont Charlot, à la librairie Les Vraies Richesses et à tous les auteurs qu’elle a vu débuter. C’est aussi un message adressé à une jeunesse visionnaire qui malgré les obstacles réussira toujours à transformer ses rêves en réalité. Mes remerciements aux éditions du Seuil pour la copie des épreuves de ce roman.Nos Richesses de Kaouther Adimi, sortie le 17 août 2017, aux éditions du Seuil, Collection Cadre Rouge, pp 240.
24 Juin 2017 à 16:29
L'éloge de la perte, premier roman de Lynda-Nawel Tebbani
Dans «L'éloge de la perte», la romancière Lynda-Nawel Tebbani relate, dans un récit singulier empreint de poésie, rythmé par la musique andalouse et l'ambiance des villes de Paris, Alger et de Constantine, une histoire d'amour complexe en explorant le désir, la douleur de l'attente ou encore l'espoir. Dans ce premier #ouvrage de 138 pages, publié aux éditions «Média plus», la romancière opte pour un style d'écriture particulier qui ne s'encombre ni de faits, ni du récit, où la musique et les lieux représentent des éléments clé au même titre que les émotions et leur variation. #Lynda-#Nawel #Tebbani raconte une histoire d'amour quasiment impossible entre Zayna, jeune femme d'origine algérienne vivant en France, et son amant algérien, responsable d'une grande institution que l'auteur ne nomme pas. Le couple se rencontre par hasard, à Paris, et leur histoire d'amour se noue autour de la passion pour le malouf. L'histoire se poursuit à Constantine où Zayna approfondit ses connaissances du malouf et de la poésie, découvre la ville des ponts suspendus, objet de fascination de son amant, en même temps que la douleur de la séparation et l'intensité de ses sentiments pour cet homme, inaccessible de par sa vie de famille et ses responsabilités professionnelles.
25 Avril 2017 à 19:20
Ce que le jour doit à la nuit
Lorsque Yasmina Khadra écrit ce livre de 2008, il est loin d’être un débutant et il a déjà publié entre autres sa grande trilogie romanesque située à Baghdad, Kaboul et Tel Aviv, c’est-à-dire dans quelques lieux du monde contemporain où la violence détruit les êtres physiquement et moralement d’une manière poignante, qui semblerait incompréhensible si elle n’était vraie. L’analyse qu’en fait le romancier n’est pas sans rapport avec ce qu’il raconte en revenant à son pays l’Algérie, retour en arrière qui peut sembler un éloignement dans le temps puisque l’action du livre se passe entre 1930 et 1962 mais qui en fait est un rapprochement considérable à l’égard des traumatismes franco-algériens. L’histoire commence à peu près au moment qu’évoque Djemaï dans L’histoire presque vraie de l’Abbé Lambert et aussi à peu près au même lieu, c’est-à-dire en Oranie, à la campagne puis à Oran puis à Rio Salado qui est une ville plus petite et plus paisible, en apparence du moins. En tout cas, c’est bien de l’Algérie coloniale que Yasmina Khadra veut parler dans son roman, et comme il le fait de manière extrêmement soigneuse, précise et réfléchie, on a très envie de comprendre ce qu’il veut dire—ce qui est moins évident qu’il n’y paraît d’abord. Tout n’est pas donné d’emblée dans ce livre, on peut même avoir le sentiment qu’il porte en son cœur une sorte d’énigme, que le film tiré du roman en 2012 (par Alexandre Arcady) n’aide pas à résoudre, en dépit de ses efforts pour être une reconstitution honorable de l’époque et respectueuse de l’intrigue. L’énigme pour le dire vite concerne le personnage principal, Jonas ex-Younès, que l’on suit depuis son enfance (il a neuf ans quand le récit commence) jusqu’à son entrée dans l’âge adulte. Ce qui normalement correspond aux années de découverte du monde et de formation à son contact. Autant dire que ce devrait être un moment d’évolution, d’ouverture, d’enthousiasme et de grands sentiments. Tout ceci en droit, évidemment, car les circonstances historiques ou personnelles ne manquent pas qui peuvent faire obstacle, allant jusqu’à provoquer des états pathologiques comme ceux que la psychanalyse s’efforce de soigner. Dans le cas de Jonas, quelque chose s’oppose à son épanouissement et même à un développement de sa personnalité qu’on pourrait dire normal, mais le roman insiste surtout sur ce qui aurait dû au contraire les permettre, c’est-à-dire toutes les circonstances favorables dont ce jeune homme a réellement bénéficié. Devenu le fils adoptif et autant dire le fils tout court de son oncle, un pharmacien musulman aisé, et de sa tante, une Française débordante pour lui d’affection, il est accueilli de façon amicale et sans discrimination par quelques garçons de son âge, du petit groupe qu’on appellera par la suite les Pieds-Noirs. Jusqu’à un moment très avancé de la Guerre d’Algérie, on peut dire qu’il n’a pas à souffrir personnellement du racisme et que la situation décrite par Yasmina Khadra, bien que sans ménagement à l’égard de l’exploitation coloniale, n’a rien à voir avec l’apartheid tel qu’on le connaît à travers le modèle sud-africain. Le fait qu’une Française, certes plus âgée que lui, fasse son éducation sexuelle, peut passer pour un avantage de plus à l’actif de Jonas, s’agissant d’une période où la formation des jeunes gens à cet égard était encore problématique voire traumatisante. On dirait que l’auteur du roman s’emploie à éliminer tout ce qui pourrait expliquer le malaise et cette sorte d’apathie dans laquelle Jonas est le plus souvent plongé. Yasmina Khadra oppose un déni aux idées reçues, (ce qui ne veut pas dire qu’elles soient fausses) sur la difficulté pour un jeune homme d’origine musulmane à trouver sa place dans la société coloniale. Difficulté il y a, c’est évident. A partir d’un certain moment du livre, il propose certes une explication à cet état incertain voire angoissé mais il faut bien avouer qu’elle est bizarre et peu convaincante : Jonas tombe amoureux d’Emilie, fille de la Française qui a fait son éducation sexuelle, mais cette femme, pour des raisons un peu obscures, lui interdit toute relation avec sa fille et lui fait promettre de ne pas répondre à l’amour qu’Emilie manifeste pour lui. Par jalousie de femme, diront certains, ou par une sorte de tabou de l’inceste qui existe profondément dans les inconscients. Cependant la pression exercée sur Jonas par l’amour d’Emilie, de même que réciproquement sa propre passion pour elle, font que le respect de l’interdit paraît bientôt inexplicable ou plutôt demande qu’on lui trouve des explications puisque l’auteur ne les donne pas explicitement. En fait il les donne, ô combien, dès le début du livre, mais on ne les comprend que plus tard, par empathie pour ce malheureux garçon. Il devient finalement évident que ce qui l’empêche d’être heureux est un sentiment torturant de culpabilité à l’égard des siens, c’est-à-dire de sa famille biologique, son père le fellah ruiné, humilié déchu, sa mère et sa jeune sœur abandonnées à la misère des plus affreux quartiers d’Oran. Coupable non par sa faute, car c’est son père qui l’a confié à l’oncle au terme d’un débat intérieur d’une grande cruauté, mais coupable pourtant de n’avoir rien pu faire pour ces trois être aimés malgré quelques tentatives désastreuses et vite avortées. Tous les bienfaits qu’il a reçus après son adoption, non seulement matériels mais comportant surtout l’affection, l’éducation , la protection, sont autant de reproches qu’il se fait à un degré plus ou moins conscient et qui débouchent sur les bizarreries de son comportement. Yasmina Khadra est vraiment un romancier en ce sens qu’il se garde bien de tirer une théorie généralisante de la situation qu’il décrit, mais elle s’impose d’elle-même. L’interdit qui pèse sur un garçon musulman dans l’Algérie coloniale vient de ce que tout avantage tiré par lui de la situation serait une trahison à l’égard des siens. On a beaucoup parlé d’une tragédie de la double culture—notamment à propos d’Assia Djebar pour son dernier roman autobiographique, “Nulle part dans la maison de mon père”, où l’on voit comment elle est poussée à une tentative suicidaire par un sentiment insurmontable de culpabilité. #Yasmina #Khadra, de façon originale, déplace le lieu de ce qui a pu être la tragédie vécue par des jeunes gens éminents d’origine musulmane, parfaitement capables de s’intégrer au plus haut niveau à la société coloniale mais ... La moindre réflexion montre bien que la double culture n’est nullement en soi une difficulté ou un obstacle. Le #roman va à l’encontre de toute description simpliste ou rudimentaire, et mille fois entendues sans être plus convaincantes pour autant. En effet, il nous parle d’obstacles qui ne viennent pas du dehors, d’un racisme créateur d’exclusion ou d’un “choc culturel” perturbant comme on a beaucoup dit. Il nous montre que les obstacles les plus graves et de loin viennent du dedans et prennent la forme d’un interdit auto-infligé, s’opposant à un bonheur personnel qui prétendrait effacer tout l’environnement passé et présent. Futur aussi car c’est un peu le titre qu’on serait tenté de donner à la très triste histoire de Younès/Jonas : “No future”. Il n’y en aura ni pour lui ni pour Emilie. La guerre d’#Algérie (en fait toute l’histoire de la colonisation) s’est terminée par une victoire collective et par de nombreux désastres individuels irréparables. Que des écrivains algériens le disent est tout à l’honneur de leur humanisme et de leur liberté d’esprit. Source m.huffpost.com
18 Avril 2017 à 11:14

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